Les passeurs de mémoire du 8 mai

Illustration de style ligne claire sur papier texturé montrant la foule célébrant la fin de la Seconde Guerre mondiale à Paris. Au centre, une femme tenant le drapeau français devant l'Arc de Triomphe, entourée de civils et de soldats en liesse, avec des feux d'artifice et des ruines fumantes en arrière-plan. Commémoration du 8 mai 1945. Libération de paris.

Le 8 mai n’est pas seulement la victoire d’une armée sur une autre, mais celle des valeurs de liberté et de dignité humaine sur une idéologie d’exclusion et d’extermination. Portées par le programme du Conseil national de la Résistance en 1944, elles constituent aujourd’hui le fondement de notre République. Le 8 mai est également le point de départ d’une volonté mondiale de construire la paix, régie par le droit international.
Commémorer, c’est se souvenir ensemble afin de devenir des passeurs de mémoire. C’est se dresser en gardiens vigilants de valeurs humanistes dont nous avons hérité. C’est faire de la liberté, de l’égalité et de la fraternité de chaque être humain un idéal commun pour ne jamais revivre le régime de Vichy ni les événements du 8 mai 1945 à Sétif.
Dans ma mémoire, je garde un souvenir marquant d’une rencontre avec le résistant Raymond Aubrac, décédé en 2011. Je le revois, un stylo à la main, et, d’une écriture tremblée, inscrire la dédicace suivante sur la première page de son livre “Où la mémoire s’attarde” : « Ces souvenirs de combats, vers la liberté par la solidarité. »
Le message d’un passeur de mémoire, qui nous oblige.

Gilles Roumieux (membre de la Tribu sur Facebook)

Rappel :
Le 8 mai 1945 marque la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe et la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie. Après cinq années d’occupation, de peur et de privations, les Français descendent alors dans les rues pour célébrer la paix retrouvée. Les cloches sonnent, les drapeaux réapparaissent, et un immense soulagement traverse le pays.

Mais derrière cette joie collective demeure aussi l’attente des retours. Des millions de familles espèrent revoir les prisonniers de guerre, les résistants, les déportés ou les travailleurs forcés partis en Allemagne. Beaucoup reviennent profondément marqués, tandis que d’autres ne reviendront jamais.

Beaucoup d’hommes, de femmes et d’enfants qui survécurent à la guerre, n’ont pas réussi à parler, trop difficile, trop traumatique. Mais pour nous, certains ont fait l’effort, pour que l’on n’oublie pas, que ça ne recommence pas… pourtant, l’amnésie semble parfois frapper l’humanité !

Témoignage d’un passeur de mémoire :

Vers le 25 août 44, les premières Jeeps sont entrées dans la ville. Les canons allemands pilonnaient les routes d’accès pour empêcher les chars américains de passer. Quelques collaborateurs tiraient des toits. Il y eut par malheur quelques victimes dans la population civile, mais la libération de Provins s’effectua sans grande difficulté. Ce fut ensuite une formidable explosion de joie. Difficile pourtant de laisser s’exprimer son allégresse lorsqu’il faut recenser les morts. Ils étaient nombreux sur la route ; le spectacle était effrayant. Les corps ensanglantés jonchaient le sol ou gisaient dans les innombrables carcasses carbonisées de chars. Des heures durant, nous avons recueilli les plaques d’identification rectangulaires des soldats américains. Il n’y avait pas un seul cadavre d’Allemand …

Habillés en simples civils et portant un brassard F.F.I., nous avons exécuté notre triste tâche, relevant consciencieusement le nom des victimes afin d’en remettre la liste à l’état-major. Nous avions trouvé au fond d’un char plusieurs cartouches de cigarettes américaines, un luxe incroyable pour le fumeur que j’étais à l’époque, et, notre travail achevé, nous rentrions à Provins. J’allais bientôt déchanter de l’aubaine de mon “butin”. Un groupe de gens, affublés également de brassards F.F.I., nous arrêta et nous questionna sans ménagements. Ils refusaient de croire que nous étions médecins. Sûrs d’avoir mis la main sur des pillards, ils nous traînèrent dans la rue, sous les huées des gens qui nous traitaient de “Collabos! Détrousseurs de morts!” J’avais l’air malin : venu de Paris pour libérer Provins, je me retrouvais arrêté ! L’excitation était à son comble et nous eûmes bien du mal à les convaincre de notre bonne foi. Je citai des noms d’anciens camarades, je leur demandai de vérifier notre identité… Je m’en voulais d’avoir cédé à la tentation de la cigarette qui pour le coup aurait pu nous tuer. Par chance, ce ne fut qu’un mauvais moment à passer et on nous libéra peu après.

Je retrouvai avec plaisir un Paris libéré, ma fille et sa mère. Ce fut de courte durée, je reçus l’ordre de prendre contact avec le général Larminat, qui logeait à l’hôtel Intercontinental. Toujours sur ma bicyclette, j’empruntai la rue de Rivoli où flottaient encore quelques rares drapeaux de la Wehrmacht. Il y en avait tellement que l’on n’avait pas eu le temps de les enlever tous. Dans l’antichambre du général Larminat, adjoint du général Leclerc, j’ai rencontré un homme dont l’allure de jeune homme associée aux deux étoiles de son képi m’étonna fort. C’était le général Chaban-Delmas. J’avais le même âge que lui, mais je n’étais que lieutenant ou capitaine F.F.I.

J’ai erré plusieurs jours dans les rues, humant l’air de la capitale libérée, encore un peu triste de ne pas avoir vécu les premiers moments d’euphorie de la victoire dans ma ville. La libération de Paris marquait une étape mais pas la fin de la guerre. Ainsi s’achevaient quatre ans de clandestinité et d’angoisse. J’étais vivant, mais meurtri par ces épreuves. Je songeais avec amertume que finalement je n’avais guère eu à souffrir des Allemands eux-mêmes, mais bien plus des Français à leur botte. Je fus par la suite décoré de la médaille de la Résistance, ce dont je suis très fier. D’autres plus audacieux que moi, me semble-t-il, n’y ont pas eu droit.

La guerre cependant n’était pas finie, et je décidai de la poursuivre jusqu’au bout. En septembre 1944, passant devant l’École militaire, j’ai vu que l’on recrutait pour la campagne d’Alsace. Je me suis engagé. J’avais tellement mal supporté ces années de tension quotidienne que je songeais presque avec nostalgie à l’armée des Alpes et même à l’expédition de Norvège. Et puis l’idée d’entrer en Allemagne avec mon bataillon m’exaltait. J’étais vraiment heureux de retrouver plusieurs de mes anciens camarades de l’École de haute montagne. Le 19e bataillon regroupait des chasseurs à pied et des chasseurs alpins ; il fut baptisé De Gaulle.

Nous pensions rejoindre la 2e D.B. et étions très fiers à l’idée d’être incorporés dans la glorieuse division Leclerc. Mais pour une raison que je n’ai jamais réussi à éclaircir, on nous a transférés dans la 1re armée du général de Lattre de Tassigny, constituée en fait de deux corps. J’étais, pour ma part, très content de me retrouver sous les ordres du général Béthouart. Il avait été précédemment mon commandant, en temps de paix, dans l’armée des Alpes. J’étais nommé médecin-chef de mon bataillon. Le médecin auxiliaire de Montvalon, qui se trouvait déjà à mes côtés à Provins, me secondait ainsi que deux étudiants en médecine, Lecasble et Ravoust.

Sans atteindre l’horreur des tranchées de Verdun, la campagne d’Alsace fut particulièrement meurtrière. Les Allemands résistaient avec acharnement et multipliaient les offensives. Nombreux sont ceux qui ont succombé durant ce rude hiver 1944-1945, et parmi eux, beaucoup de mes camarades, souvent très jeunes. Pour l’histoire, ils sont “morts au champ d’honneur”; pour nous, c’étaient des compagnons que nous pleurions chaque jour, des amis à jamais disparus qui peuplent maintenant les petits cimetières des villages alsaciens, entre Strasbourg et Colmar… Comment m’en suis-je moi-même sorti ? Je l’ignore.

Au mois d’octobre, nous traversions la Champagne en direction du sud-est de l’Alsace. Le passage de la frontière alsacienne à Dannemarie (baptisée par les Allemands : Dennekirch) fut un moment très émouvant. Nous entrions en Alsace occupée et la population nous accueillait à bras ouverts. Les gens chantaient, nous sautaient au cou, nous embrassaient… L’émotion me serrait le cœur. Après tant d’années passées à Paris dans une atmosphère antisémite et xénophobe, je me sentais brusquement à nouveau parmi les miens. La chaleur humaine et l’amitié que les Alsaciens nous témoignaient me donnaient l’impression de revenir chez des amis après une longue absence. J’avais fini par ne plus me considérer comme français. J’avais le sentiment soudain d’être alsacien.

Avec l’appui des cavaliers et des chars, nous libérions petit à petit les villages… Puis, nous avons pris nos quartiers d’hiver à Kembs, sur la rive gauche du Rhin, tandis que les Allemands établissaient leurs fortifications sur la rive opposée. C’était une “drôle de guerre” : de part et d’autre, on se guettait, on tentait de se surprendre. Les assauts étaient fréquents et les bombardements au mortier faisaient des ravages dans nos rangs.

Nous redoutions sans cesse une attaque surprise. Pour nous prévenir en cas d’alerte, nous avions installé dans l’escalier du sous-sol un dispositif de boîtes de conserve suspendues à des ficelles. (Système plutôt sommaire, qui peut prêter à sourire, mais qui nous donnait néanmoins un vague sentiment de sécurité.) J’avais vingt-quatre brancardiers sous mes ordres qui œuvraient sans relâche, au péril de leur vie. Le terrain était truffé de mines, et nous n’avions même pas de matériel de déminage. Plusieurs de ces jeunes ont été affreusement mutilés. L’aîné du groupe des brancardiers était un ancien de Verdun, il avait reçu la Légion d’honneur à titre de simple soldat, ce qui est plutôt rare et atteste son courage. Le malheureux a péri sous nos yeux. Mon rôle consistait à donner les premiers soins aux blessés. Je traînais sans cesse avec moi une petite mallette d’urgence d’origine anglaise, appelée “Companion” ; je ne sais plus comment j’avais réussi à me la procurer, mais elle était très pratique.

Je connaissais moi aussi la peur. Je tentais bien sûr de la dissimuler, mais jamais elle ne m’a quitté, et dans les grands moments on ne peut pas dire que je fonçais au but. J’étais tout ce qu’on voulait sauf un héros. J’avais échappé à la mort en Norvège, échappé aux arrestations pendant l’Occupation … je tenais beaucoup à la vie. C’était souvent Graindor, mon petit infirmier, qui tentait de me redonner du courage, lorsqu’il fallait aller récupérer les blessés tombés sous le feu des mitrailleuses. ‘Allez-y, mon capitaine, disait-il, ça ne risque rien!”, alors que nous avions une arme braquée sur nous ! L’horreur voulut que je perde un bon nombre de mes brancardiers. Mais quant à citer mon “courage”, j’aurais préféré qu’on dise: “A eu la trouille sans jamais perdre le contrôle de ses sphincters.”

L’hiver s’est ainsi écoulé dans le froid, le sang, mais dans une réconfortante atmosphère de camaraderie. Sans doute la proximité de la mort influait-elle sur nous, mais elle n’était pas seule à agir. L’amitié qui peut naître dans les rangs de combattants est profonde et intense, beaucoup l’ont intimement éprouvée. Un formidable esprit de fraternité aussi régnait entre médecins, d’une certaine manière cela me réconciliait, un peu, avec le milieu qui m’avait tant déçu les années précédentes.

Les Allemands tentaient d’ultimes offensives éclair. Strasbourg était à nouveau menacée. Grâce à l’arrivée de la 2e D.B., commandée par le général Leclerc, la ville fut définitivement libérée le 23 novembre. Ces attaques éclair étaient redoutables et meurtrières. Pour les contrer, nous passions d’un bourg à l’autre le long du Rhin, traversant de nombreux villages détruits, surtout dans la poche de Colmar. C’est dans ce secteur qu’est mort mon ami François Gillet, mon compagnon de Montgenèvre. Mourir pour la patrie était le tragique aboutissement de son engagement.

Non sans émotion, évidemment, nous avons franchi la frontière allemande et le Rhin au pont de Kehl. Nous étions jumelés à un régiment de spahis et de véhicules blindés. Le premier village que nous avons attaqué s’appelait Oberkirch. Les tanks-destroyers fonçaient à l’assaut des chars ennemis. La bataille fut rude et l’euphorie de la victoire donna lieu à des débordements. J’ai vu toute une série d’officiers de mon bataillon de chasseurs à pied chipper des violons, des statues, des manteaux. La grande rafle. J’étais indigné, mais je n’avais pas encore tout vu…

Pour rejoindre Constance, notre objectif ultime, il fallait traverser la Forêt-Noire. Les routes étaient enneigées, et nous craignions sans cesse de tomber dans une embuscade. De jeunes Hitler-Jugend se dissimulaient partout dans les fourrés. J’étais horrifié de voir surgir ces silhouettes enfantines armées de bazookas. Notre statut de militaires de la Croix-Rouge ne nous autorisait pas, normalement, à être armés, mais nous n’avions pas le choix. Il fallait qu’on tire sur ces mômes avant qu’ils ne nous tuent! C’est un des plus terribles moments que j’ai vécus. La présence des enfants dans la guerre, devenue malheureusement courante de nos jours, demeure pour moi un fait inacceptable. Nous poursuivions notre avancée dans la Forêt-Noire, traversant parfois des villes entièrement en ruine. Nous ignorions encore la réalité des camps, et le spectacle de celui qui s’offrit un jour à nos yeux, même s’il n’atteignait pas l’horreur des camps d’extermination, fut un choc terrible : les prisonniers, des hommes et des femmes, étaient dans un état squelettique terrifiant.

Une nuit, nous nous sommes rendus maîtres de deux villes jumelles, Willigen et Schweningen, dont je garde plus précisément le souvenir, car j’y ai vécu un instant inoubliable. Nous étions entrés par hasard dans un bâtiment où s’étaient réfugiés des officiers généraux allemands, qui, sans opposer la moindre résistance, nous ont remis en signe de capitulation le petit sabre blanc qu’ils portaient au flanc. Et c’était moi, en tant que capitaine, qui recevais leur reddition, moi un Juif qui avait échappé aux persécutions nazies ! Tremblant un peu, je savourais cependant l’ironie de la situation.

La prise de Constance donna lieu à une cérémonie solennelle sur la grand-place. Le général de Lattre passa en revue tous les bataillons réunis, et je n’étais pas peu fier d’être de la fête … J’ai appelé mon oncle à Zurich. Il est aussitôt venu jusqu’à Constance et en vrai papa-gâteau m’a apporté des tablettes de chocolat suisse ! Je ne l’avais pas vu depuis cinq ans, et nous étions très émus tous les deux. J’ai retrouvé également un de mes cousins polonais, qui était détenu dans un camp voisin depuis la campagne de Pologne. Son père, qui était colonel, fit partie des morts au début de la guerre en Pologne. La femme de Jan l’avait abandonné pendant qu’il était en captivité et il était sans nouvelles de son fils (qu’il retrouvera aux Etats-Unis, seulement en 57, à cause de la guerre froide).

Puis mon bataillon fut envoyé en Autriche. Lorsque nous sommes arrivés à Sankt Anton, la célèbre station de sports d’hiver, une incroyable atmosphère de fête s’est installée. La guerre s’achevait et l’aristocratie viennoise et allemande qui était venue se réfugier dans ces splendides montagnes pactisait sans vergogne avec les vainqueurs. Nous ne savions pas que le Tyrol demeurait un important repaire de nazis, et nous fêtions en leur compagnie la fin de la guerre ! Tout cela me paraissait aussi absurde que l’horreur des combats. C’est comme si tout ce que nous avions vécu s’était déroulé sur la scène d’un théâtre et, abasourdi, je n’avais même plus l’enthousiasme nécessaire pour applaudir la fin de la tragédie ! La guerre était finie et c’est tout juste si l’on ne disait pas : “On tire un trait dessus.”

Fin septembre 1945, j’ai été démobilisé. Je retrouvais les miens.
Rentré à Paris, je suis allé témoigner contre l’officier de police qui m’avait arrêté avec tous mes camarades F.T.P., et qui était responsable de la déportation de nombreux résistants. Aucun de mes copains pris le même jour n’était revenu. Comme Leherpeux, ils étaient morts sur les bateaux remplis de prisonniers que les Allemands avaient largués en baie de Lübeck et que les Anglais ont – par erreur ! – bombardés ! J’ai témoigné sous serment, en uniforme de capitaine, expliquant que je n’avais été libéré que pour être filé et que je ne devais mon salut qu’au hasard. De sa prison, l’officier de police incriminé avait osé écrire à mes parents pour leur demander que je témoigne en sa faveur, puisqu’il m’avait sauvé la vie ! … Ce même fonctionnaire est rapidement sorti de prison et a été réintégré dans la police sous de Gaulle. Plusieurs fois, il me menaça de se venger de ne pas l’avoir aidé.

Je n’ai pas essayé de poursuivre mes persécuteurs et on me l’a souvent reproché. L’expérience douloureuse de l’Occupation m’avait comme vidé de ma substance. La campagne d’Alsace avait un peu remis les choses en place, mais je me sentais mal à l’aise dans mon pays. En quatre ans, j’avais perdu toutes mes illusions. J’ai, je dois le confesser, éprouvé un certain bonheur à faire la campagne d’Alsace, d’Allemagne et d’Autriche. Quel sentiment me reste-t-il de tout cela ? Avec le recul, je dirais : une certaine connaissance du genre humain. Et je songe à ces mots de Valéry: “Et de toute éternité, l’homme n’a cessé de connaître et de ne pas comprendre”.

Je me sentais comme “en convalescence” dans un pays qui m’avait exclu pendant quatre ans. J’avais réagi aux événements, un peu comme un malade qui se bat quotidiennement contre les attaques du mal, sans grande conviction, si ce n’est le désir d’éliminer le mal et de vivre autre chose. L’histoire avait été ponctuée de turbulences et de soubresauts imprévisibles, mais la vraie vie se situait ailleurs.

Alexandre Minkowski
Chasseur Alpin, médecin.
Pédiatre, chercheur, fondateur de la néonatologie