Rester debout malgré la tempête 

Par temps troubles, comment rester debout ? Comment continuer d’avancer malgré les fractures ? Comment retrouver un chemin commun, et simplement se retrouver entre êtres humains ?

Je n’ai pas de recette miracle. Si je l’avais, je l’appliquerais immédiatement. Mais lorsque le présent devient lourd, je me tourne vers l’histoire. J’y puise de la force auprès de celles et ceux qui, avant nous, ont traversé des périodes sombres sans céder à la résignation. Des femmes et des hommes qui ont tenu bon quand tout semblait vaciller, et qui ont refusé de laisser les forces du rejet et de la haine décider seules du destin du pays.

Nous ne vivons pas encore les heures les plus sombres. Mais pouvons-nous vraiment prétendre que nous en sommes si loin ? Nous ne sommes, à mon avis, pas encore au point de non-retour, mais à un de ces moments de bascule, ou une autre voix est très encore possible. 

Quelque chose a changé en France. Beaucoup se replient sur eux-mêmes. Les échanges se tendent. L’actualité devient épuisante, clivante, parfois étouffante. Nous voyons nos valeurs bousculées, le lien commun se fragiliser, et l’impuissance de nos institutions nous laisse souvent un sentiment de tristesse ou de découragement.

Quelque chose a changé dans ma France à moi, celle que j’ai choisie il y a plus de trente-cinq ans. Trop souvent désormais, certains responsables politiques remettent en cause ce qui nous relie : nos traditions, notre culture, notre manière de vivre ensemble. Ce n’est plus seulement une critique ou un débat. C’est parfois une entreprise méthodique de déconstruction, menée au nom d’une prétendue vérité unique.

Et puis il y a cette violence qui s’installe dans l’espace public. Jamais je n’aurais imaginé entendre à nouveau des paroles antisémites scandées ouvertement dans nos rues, voir des affiches appelant à exclure certains de nos villes, ou assister à des formes de radicalité qui réduisent des drames humains à des slogans. Et j’étais loin de penser d’être mise à l’écart par des personnes dont la compagnie ne me manquera pas, parce que je refuse une vision binaire sur la situation au Moyen-Orient (les bons et les méchants), je refuse passionnément d’utiliser le conflit depuis le 7 octobre 2023 à des fins idéologiques et électorales en France, et je m’interdis toute sorte de simplification de l’histoire et de l’actualité. 

Je refuse cette vision binaire du monde. Je refuse les simplifications, les camps du bien contre les camps du mal, les récits fabriqués pour alimenter la colère plutôt que la compréhension.

Oui, quelque chose s’est abîmé dans notre manière de vivre ensemble. Nous perdons parfois notre légèreté, notre confiance, une part de notre joie commune. Et cela pèse sur nos vies, sur nos envies, sur notre capacité à nous projeter.

Mais je ne suis pas prête à capituler. Pas question de rendre la progression des extrêmes trop facile. Il faudra vaincre nos peurs, notre timidité, notre fatigue, notre retenue. Parce que c’est cela, notre plus grande faiblesse aujourd’hui. La fatigue de devoir constamment se justifier, expliquer, répondre au vacarme et aux provocations permanentes. Nos peurs et paralysies les font avancer encore plus vite. Notre retenue et fatigue laisse des espaces vides, que les extrêmes remplissent. 

Alors il faut continuer à parler, à transmettre, à écrire, à créer du lien. Il faut réinvestir l’espace public avec autre chose que la peur et l’affrontement. Il faut dire qu’être conscient et vivant, ce n’est pas répéter des dogmes et des slogans, mais de réfléchir. Il faut rappeler les faits, défendre nos convictions, réveiller les consciences quand cela est encore possible. Car tous ceux qui suivent les extrêmes ne sont pas perdus. Certains y glissent par lassitude, par colère ou par ignorance, et peuvent encore emprunter un autre chemin.

Cela n’aura pas d’impact sur les agitateurs eux-mêmes par contre. Ce ne sont ni des ignorants, ni des gens démunis d’instruction. Ils sont au contraire bien souvent très diplômés, soignent leur apparence et déversent leurs fausses vérités sur les réseaux sociaux. Ils n’ont pas forcément besoin de cours en histoire ou géopolitique, bien souvent les faits à la base de leur argumentaire sont “terriblement” vrais. Ce qui est en cause ce n’est pas forcément leur savoir, ce sont leurs arrangements de la vérité, le “remix” des faits. 

Les véritables agitateurs, eux, savent souvent très bien ce qu’ils font. Ils maîtrisent les codes, les images, les réseaux. Ils manipulent des fragments de vérité pour fabriquer des récits simplistes et séduisants. 

Et plus je les observe, plus je me dis qu’il leur manque quelque chose d’essentiel : le goût des autres, l’amitié, la beauté, l’humanité et l’amour.

C’est peut-être pour cela que je crois autant à l’importance de l’art, de la littérature, de la musique, des repas partagés, des fêtes populaires, des moments de convivialité et de création. Parce que tout cela échappe à leur logique de contrôle et de division. Une société qui ne sait plus créer de liens devient un terrain fertile pour les extrêmes. En recréant du lien, nous leur disons que s’ils contestent et salissent systématiquement tout ce qui fait notre patrimoine, le problème ce sont eux. 

Dans tous les moments difficiles de notre histoire, il y a eu des poètes, des écrivains, des peintres, des musiciens pour maintenir une lumière allumée. Pas seulement par leurs engagements, mais aussi par leur capacité à créer de la beauté au milieu du fracas.

J’éprouve une immense gratitude envers eux. Et envers tous les artistes d’aujourd’hui qui continuent, malgré le bruit ambiant, à faire vivre l’intelligence, la nuance, l’émotion et la lumière. Qui me permettent de rêver et qui me disent : “Tu as raison d’y croire encore”. C’est ce qui me rend le quotidien supportable.

Alors comment rester debout quand tant de choses semblent vaciller ?

Sans doute grâce à un mélange de vigilance, de transmission et de résistance. Mais aussi grâce aux moments d’union, aux éclats de rire, aux rêves partagés, aux gestes simples de fraternité. Nous avons besoin de cela pour continuer d’avancer.

Résister, ce n’est pas seulement combattre ce qui détruit.

C’est aussi continuer à faire vivre ce qui nous rend humains.