“Ça ne sert à rien, on ne peut rien faire.” Et si c’était faux ?
Il y a dans l’air un murmure qui s’est transformé en soupir. On l’entend dans les cafés, dans les bureaux, sur les réseaux sociaux, au détour d’un débat, d’un sujet politique, d’une injustice, d’un problème collectif. Une phrase simple, presque banale, et pourtant lourde de silence : “De toute façon, ça ne sert à rien.”
Trois secondes de silence.
Et les épaules retombent.
Elle tombe comme une pluie tiède sur une terre épuisée.
On pourrait croire à une humeur passagère. Mais non. C’est un état. Une atmosphère qui flotte au-dessus des villes, des villages, dans les conversations, dans les cœurs fatigués. Nous avons appris, collectivement, à nous détourner, à baisser les bras, à passer à autre chose.
La traversée d’un désert
Il y a cent ans, nous connaissions surtout les problèmes de notre village, de nos voisins. Aujourd’hui, nous connaissons ceux du monde entier, en temps réel.
Nous vivons dans un monde sans intimité, où tout est montré, où tout est raconté, où tout semble à la fois urgent et impossible à changer.
Nous assistons, chaque jour, au spectacle permanent de la planète : crises internationales, catastrophes climatiques, tensions politiques, scandales économiques et les fameux “faits divers”.
Tout défile devant nous, tout nous est montré. Mais presque rien ne dépend directement de nous. Alors, nous devenons ce que notre époque fabrique en silence : des spectateurs sur-informés et impuissants.
La fatigue n’est pas physique, elle est démocratique, morale, presque spirituelle. Elle ronge la curiosité, éteint l’énergie, assèche l’espoir, nous tétanise.
Nous avons l’impression de n’être que des passagers sur un navire qui file à toute vitesse vers l’inconnu. Le sentiment d’impuissance prend le dessus.
Alors, on commente.
On ironise.
On critique.
Et l’on regarde ailleurs.
C’est plus facile que de se battre contre ce que l’on perçoit comme un “moulin à vent”.
Un sentiment d’impuissance…
Les psychologues connaissent bien ce phénomène et c’est une bonne nouvelle ! Car tout ce dont nous prenons conscience est transformable.
Le psychologue américain Martin Seligman (1975) l’a nommé l’impuissance apprise : lorsqu’un individu est exposé à des situations dont il ne peut contrôler les conséquences, il fait l’expérience répétée que ses actions ne produisent aucun effet, il développe la conviction qu’il est incapable d’influencer son environnement, même lorsque le contrôle redevient possible.
Peu à peu, il cesse même d’essayer. Ce mécanisme n’est pas seulement individuel. Il peut devenir collectif. Une société entière peut apprendre à renoncer.
Non pas par lâcheté.
Mais par usure, par protection…
Le puits dans le désert
Cela ressemble à un désert qui n’est pas fait de sable.
Un désert dans lequel les hommes continuent de vivre, de travailler, de parler, d’aimer… Mais où l’espérance semble s’être retirée.
Comme dans ce paysage d’Antoine de Saint-Exupéry, où la beauté est là, mais où la soif guette, nous marchons dans le vide de nos incertitudes.
Et pourtant, même au cœur du désert, un puits existe toujours.
Il peut être invisible,
mais il est là.
L’histoire murmure à nos oreilles…
La France, terre de barricades et de débats enflammés, a toujours su lever le poing, même quand tout semblait perdu.
Son histoire est faite de soulèvements, de débats passionnés, de luttes sociales, de citoyens qui écrivent des tracts dans la nuit et de foules qui marchent dans les rues.
Les grandes transformations ne commencent jamais par des foules unanimes.
Elles commencent par quelques individus qui refusent de se résigner, qui agissent alors même que tout semble inutile, perdu.
L’histoire est pleine de ces moments fantastiques où quelques volontés obstinées ont déplacé lentement l’horizon. Les droits sociaux, les avancées démocratiques, les grandes révolutions culturelles, la résistance…
Elles sont nées de gestes modestes, mais obstinés.
De la fidélité d’êtres humains à leurs convictions.
Pas de l’attente d’un miracle collectif.
Ce n’est pas de l’héroïsme spectaculaire.
C’est la fidélité à nos valeurs.
Se remettre en marche…
Peut-être en commençant par une idée simple :
Rien ne peut changer à l’échelle mondiale,
mais change à échelle humaine.
Commencer petit, c’est retrouver le sentiment de changer quelque chose, même modestement. Il y a toujours un cercle d’influence qui nous appartient : nos voisins, nos collègues, nos enfants, nos amis, notre quartier… L’action commune redonne de la force et de l’énergie. S’engager dans un projet, peu importe son échelle, en collaborant les uns avec les autres.
L’espoir n’est pas naïf.
Il n’est pas l’illusion que tout ira bien.
Il n’est pas réservé aux rêveurs.
Il est la conviction que nos gestes comptent.
C’est ce qui fait avancer les petites minorités et, parfois, fait basculer le monde.
Les grandes mutations naissent souvent de petits lieux où des individus décident simplement de ne pas abandonner.
N’est-il pas temps de nous relever ?
C’est une vraie question, intime, vivante.
Car une société ne se résume jamais à ses institutions, à ses dirigeants ou au poids d’une affirmation.
Elle est faite de millions de petites mains, de gestes silencieux, mais déterminés, de consciences qui refusent d’abandonner, de se laisser influencer par l’injonction “de toute façon ça ne sert à rien”.
Il suffit, parfois, de quelques bras levés pour que beaucoup d’autres se souviennent qu’ils en sont capables aussi. Car une société ne bascule jamais entièrement dans la résignation. Il suffit, parfois, de quelques consciences éveillées pour rouvrir un chemin, redonner l’énergie.
Comme dans le désert du Petit Prince.
Lorsqu’un homme cherche un puits, en gardant espoir…
Il finit toujours par trouver de l’eau.
C’est vous, c’est nous, c’est la Tribu…
Caroline