Ce que mes voyages m’ont appris…
Jeune, j’ai beaucoup voyagé, notamment en Amérique du Nord et du Sud et dans la Caraïbe. J’y ai vu des paysages magnifiques (le grand canyon, la vallée de la mort, les grandes plaines canadiennes, les chutes d’Iguaçu, les Andes, etc.). J’y ai fait des rencontres fort intéressantes, j’ai croisé des gens me vantant le système social, de santé français, me disant leurs vœux que leur pays s’en inspire.
Mais j’y ai vu aussi des choses qui ne m’ont pas plus. Raison pour laquelle à la fin de mes études je suis revenue en France, car en France, j’étais sûre de ne pas voir tout cela.
Aux États-Unis, j’ai vu des villes qui s’organisent en quartiers communautaires autour d’une origine, d’une couleur de peau. Le quartier noir, le quartier indien, le quartier philippin, le quartier chinois, le quartier latino, etc. Chacun à sa place. Un jour que je me suis égarée, sans hostilités certes, mais j’ai senti que je n’étais pas à ma place. Au lycée sur l’herbe pour manger le midi, dans les associations (club de lecture, club d’échec, sport.), la même logique. Les groupes de couleurs qui se côtoient sans se mélanger. Une prof d’histoire m’avait dit, que le mythe du “salad bowl” qui dit qu’aux États-Unis tous les habitants se mélangent telle une salade composée, était du “bull shit”. La réalité était que la société états-unienne était un grand seau d’eau dans lequel on aurait versé de l’huile, l’huile créant des flaques indépendantes les unes des autres qui se côtoient sans se mélanger, sans se toucher.
Au Canada anglophone, à l’université tous se mélangeaient, mais chacun revendiquait ses origines réelles ou supposées. Je me souviens avoir dit à un étudiant se revendiquant écossais que si l’Écosse c’étaient ses arrières grand-parents, il était au final plus canadien qu’écossais. De même, moi venant de Guadeloupe, j’étais plus caribéenne qu’un étudiant jamaïcain n’ayant jamais mis les pieds en Jamaïque. Mais au-delà de cela, je n’ai rencontré que deux ou trois “vraie canadienne” se disant canadienne et rien d’autre.
Au Brésil, j’ai vu des lotissements privés, fermés par des barrières et gardés par des vigiles armés. Les habitants signalent les invités autorisés, mais aussi le moment à partir duquel ils ne sont plus autorisés.
J’ai vu une collègue venir travailler avec une rage de dents. À ma question pourquoi n’était-elle pas allée voir un dentiste, elle m’a répondu que c’était trop cher. À ma seconde question pourquoi venait-elle travailler, elle m’a répondu qu’autrement, elle ne serait pas payée.
J’ai enfin vu à la télévision, un hélicoptère de l’armée se faire exploser par des tirs venant de favelas de Rio de Janeiro.
Au Paraguay, j’ai vu des gens nommés “sans terre” vivre sous des tentes dans les fossés ou sur les berges du fleuve. Car ce sont des terrains publics, et l’état ne les expulse pas.
Invité chez des collègues, j’ai vu des domestiques. Logés dans une maisonnette sur la propriété, ils ne parlaient pas, faisaient uniquement ce qu’ils étaient censés faire : la cuisine, le ménage. Deux mondes distincts sous le même toit.
En Bolivie, alors que la guide me montrait le Parlement, elle m’a indiqué des traces au mur : des impacts de balles.
À Saint-Domingue, j’ai vu des gens vendant des objets divers et variés aux touristes, prêt à accepter n’importe quel prix pour qu’on achète, pour avoir une pièce. J’ai vu des enfants essayer de vendre même des fleurs cueillies dans les arbres.
Aux Antilles, j’ai vu des gens au cerveau tellement détruit par la drogue, que leur corps rachitique semblaient inanimés, et soudainement parcourus par une sorte de brève décharge électrique.
En France, on ne voit pas cela. Tout du moins pas encore. Et c’est ce “pas encore” qui fait mal. Car le pas encore entraîne le jusqu’à quand ? Le pas encore suppose que ça puisse être possible.
Avec l’importance de narcotrafic et des drogues en tout genre, n’a-t-on pas déjà des zombies ?
Les gens qui vivent à la rue, sur l’espace public donc, ne sont-ils pas nos sans terre ?
Avec la division de la société telle que la cherchent certaines formations politiques insistant sur la “race”, les origines, la religion, ne va-t-on pas finir avec une société ségréguée à l’américaine ?
Avec la délinquance impunie, ne va-t-on pas finir par fermer nos lotissements pour nous protéger ?
À ramener tout à l’origine réelle ou supposée des gens, ne va-t-on pas finir avec une société de partout et nulle part ?
Avec les déserts médicaux et l’accès aux soins de plus en plus difficile, ne va-t-on pas finir par venir travailler malade, pas à cause du cout, mais faute d’avoir trouvé un toubib, un dentiste.
Avec des déclarations anti-démocratiques de la part de certains politiques ou célébrités, façon “si un tel passe, je pars, si un tel passe le peuple se lèvera”, nos institutions tiendront-elles le choc ?
J’ai dit que je ne voulais jamais revoir tout cela. Que faire le jour où je verrai tout cela en France ?
NB : les voyages que je relate se sont passés entre 1990 et 2007. Soit sous Clinton aux États-Unis et sous Lula au Brésil.
Émilie Gaby (membre de la Tribu sur Facebook)