Laxisme décisionnaire : quand le vide appelle le pire

Illustration aquarelle surréaliste montrant une chaise vide sur une estrade, dominée par une ombre sombre et informe, entourée d'une foule de silhouettes passives dans un paysage de racines et de brouillard.

Caroline : Nous vivons aujourd’hui dans une société qui souffre de laxisme décisionnaire. Personne n’ose prendre de décisions qui pourraient nuire à sa visibilité, son ambition, ses envies personnelles, son confort… on laisse faire en faisant le vœu pieux que tout se réglera tout seul, sans effort.

Mais rien ne fonctionne s’il n’y a pas, un jour, un recadrage ferme, des prises de décisions, des choix sans équivoque. Cela fonctionne-t-il ainsi en famille, à l’école, en entreprise, société, état ? Eh bien oui ! Lorsqu’on laisse une place vide, elle est immédiatement occupée… le laxisme hypocrite laisse des places vides ! Et comme on aime à dire que la nature n’aime pas le vide, il est assez simple de comprendre que cette place sera occupée par un opportuniste.

Pourquoi avons-nous si peur de faire des choix, de dire non, d’exprimer nos besoins et demandes  ?

Marie-Pierre : Je me suis penchée sur la question depuis les années 2000. Il semble que le laxisme des Français vis-à-vis des idéaux d’éducation et des valeurs morales, trouve ses racines dans plusieurs évolutions socioculturelles et historiques. Mai 68 marque un tournant décisif, avec l’essor d’idées permissives (“il est interdit d’interdire”) influencées par des sociologues et pédagogues progressistes, remettant en cause l’autorité traditionnelle au profit d’une plus grande liberté individuelle. Cela s’est traduit dans l’école par la suppression des classements, une notation indulgente et une moindre insistance sur la discipline, jugée traumatisante.

Depuis les années 1960-70, les mentalités ont évolué vers une remise en question des autorités, aboutissant à la disparition temporaire de l’éducation civique comme discipline. Les Français déplorent aujourd’hui un écart entre les valeurs attendues du système éducatif par les parents en particulier (tolérance, égalité, respect de l’autorité, effort) et ce que l’on constate in-vivo

Ce laxisme est souvent lié à une démission éducative excessive, sans frustration, ni peur de l’autorité reflétant le refus d’éducations rigides et surfant sur les nouvelles approches de “bienveillance”, de psychologie positive et d’écoute active qu’ils confondent avec abandon total du cadre structuré.

Il y a bien d’autres domaines dans lesquels, le laxisme, par lâcheté, par compromission, par abandon de l’engagement, s’est installé confortablement.

Gilles : Le laxisme est une posture pour acheter une forme de paix personnelle.
On achète la paix d’une relation, la paix lors d’un échange, la paix dans la relation parents/enfants… Hélas ce laxisme est au cœur d’une réalité qui malheureusement, dessert et dévoie de nos valeurs. 

Caroline :  Peut-être qu’aujourd’hui, décider est perçu comme un acte à haut risque. Décider, c’est trancher. Et trancher, c’est forcément déplaire et faire des choix. Dans une société où l’image, l’acceptation sociale et la validation permanente occupent une place centrale, déplaire est devenu presque insupportable.

Plusieurs leviers nourrissent ce laxisme décisionnaire.

D’abord, la peur du conflit. Nous avons peu à peu glissé d’une culture du désaccord vers une culture de l’évitement. Le conflit n’est plus perçu comme un espace de régulation, mais comme une menace relationnelle. Alors, on contourne, on temporise, on dilue… jusqu’à ce que la situation se dégrade d’elle-même.

Ensuite, il y a la confusion entre autorité et autoritarisme. Poser un cadre clair, rappeler une règle, dire non — tout cela est parfois immédiatement associé à une posture rigide, voire oppressive. Résultat : on renonce à exercer une autorité pourtant nécessaire, par peur d’être jugé, étiqueté, disqualifié.

Il y a aussi le poids de l’individualisme contemporain. Chacun est encouragé à poursuivre ses désirs, ses ambitions, son épanouissement personnel. C’est une avancée précieuse… mais lorsqu’elle devient absolue, elle rend toute contrainte insupportable. Or décider, c’est souvent poser une limite à soi-même ou aux autres. Et cela entre en tension avec cette quête permanente de liberté individuelle.

À cela s’ajoute une dilution des responsabilités. Dans les systèmes complexes — institutions, entreprises, sphère politique — la décision est souvent fragmentée, partagée, diluée. Chacun attend que l’autre prenne position. Et pendant ce temps, rien ne se fait.

Enfin, il y a une crise plus profonde : celle de la légitimité. Qui peut encore décider, et au nom de quoi ? Lorsque la confiance dans les figures d’autorité s’effrite, toute décision devient suspecte, contestable, fragile.

Tous ces ingrédients forment une recette terriblement efficace !

Alors, comment en sortir ?

Individuellement, cela commence par un travail presque intime : réhabiliter la décision comme un acte imparfait, mais nécessaire. Accepter que décider, ce n’est pas avoir raison à coup sûr, mais assumer une direction. Cela suppose de tolérer l’inconfort : celui de déplaire, de se tromper parfois, d’être contesté. C’est aussi redonner au cadre une valeur positive : non pas comme une contrainte arbitraire, mais comme une structure qui sécurise, qui permet aux relations de durer et aux projets d’exister.

Cela demande également de réapprendre le conflit sain. Un désaccord n’est pas une rupture. Il peut être un espace de clarification, de croissance, de régulation. Mais pour cela, il faut des adultes capables de rester en lien tout en affirmant une position.

À l’échelle collective et politique, l’enjeu est plus délicat. Il ne s’agit pas de revenir à des modèles autoritaires, ni de glorifier une forme de dureté décisionnelle. Le risque serait de basculer dans l’excès inverse. L’enjeu est plutôt de reconstruire une autorité légitime.

Une autorité qui s’appuie sur la clarté des règles, leur cohérence et leur lisibilité. Une autorité qui assume de décider, mais qui explique, qui rend des comptes, qui s’inscrit dans un cadre partagé. Une autorité qui n’humilie pas, mais qui ne renonce pas non plus.

Cela passe aussi par une réhabilitation du temps long. Beaucoup de décisions sont aujourd’hui dictées par l’urgence, l’émotion, ou la pression médiatique. Or une société stable a besoin de repères durables, de décisions qui tiennent dans le temps, même si elles sont impopulaires à court terme.

Enfin, il s’agit de sortir d’une logique de disqualification permanente. En France, le débat public tend à enfermer toute posture d’autorité dans des étiquettes extrêmes. Cela paralyse la pensée et empêche d’aborder sereinement la question pourtant essentielle du cadre.

Redonner sa place à la décision, ce n’est pas devenir dur.

C’est redevenir responsable.

Et peut-être, au fond, accepter qu’une place vide n’est jamais neutre : soit elle est occupée par une autorité consciente et assumée, soit elle l’est par le désordre, l’arbitraire, l’autoritarisme, … ou la loi du plus fort, ou encore la dictature.

Il semble donc important de prendre conscience, que de laisser une situation, une décision, un choix politique s’éteindre par laxisme ou opportunisme d’image, ouvre la porte à toutes les dérives. Nous n’avons plus le temps de reporter, “à plus tard”, “on verra bien”, “laisse tomber, on ne peut rien faire” !

Gilles : J’ajouterais simplement ceci : nous sommes le produit d’années de conditionnement qui nous ont conduits à cette situation, de manière subtile et insidieuse, comme si une forme de « normalité » s’était installée dans ce vide.
Nous ne sommes plus réellement entendus ni écoutés, et cela nourrit un sentiment d’impuissance face à de nombreuses situations dans le pays.

Mai 68 a-t-il été un déclencheur ? Ou bien cette tension entre révolte et relâchement fait-elle partie de notre histoire plus profonde ?

Laisser faire, n’est pas agir — c’est renoncer. C’est baisser les bras, alors que notre histoire nous a appris à renverser les rois.

À force de résignation, le laxisme est devenu, le fil conducteur de notre époque.

Si nous parvenons à inverser la tendance par notre engagement, nous pourrons redonner du sens à cette idée simple : oui, nous pouvons agir.

Alors, la tribu de Zorah arrive peut-être au bon moment pour que, avec honnêteté et sincérité, nous puissions enfin combattre ce laxisme qui affaiblit silencieusement le pays.