De l’enfance protégée à l’exclusion : une rupture organisée…

Titre : L'après-ASE : une réalité précaire Cette illustration, réalisée dans un style de bande dessinée aux tons sépia et grisés, offre un regard critique sur la situation sociale de nombreux jeunes majeurs en France. L'image se divise en plusieurs plans qui racontent une histoire de déshérence urbaine : Au premier plan : Une jeune fille au regard triste tient une pancarte sur laquelle est écrit : "4 sur 10 sortent de l'ASE". À ses côtés, un enfant plus jeune est assis au sol, tenant un gobelet, suggérant la mendicité. À droite : On aperçoit l'intérieur d'un logement insalubre par une fenêtre ouverte sans carreau. Un jeune homme y est assis au milieu d'un amoncellement de détritus, de vaisselle sale et de restes de nourriture, symbolisant le mal-logement ou l'insalubrité. En dessous, sur le trottoir, un autre jeune est assis seul, prostré. À gauche : Un groupe de jeunes est rassemblé devant le "Café de la Poste". Une affiche sur la vitrine indique : "Scolarité obligatoire - mais pas appliquée. IGL, Fugues, Craintes". La plupart de ces jeunes ont les yeux rivés sur leur téléphone portable, soulignant un sentiment d'isolement malgré la proximité physique. L'arrière-plan : Une rue s'étire vers des barres d'immeubles de type HLM sous un ciel pâle, renforçant l'atmosphère de solitude et de bétonisation de l'environnement social. Analyse de l'œuvre : L'image utilise une palette de couleurs désaturées pour évoquer la tristesse et le manque de perspectives. Elle met en lumière la rupture brutale que peut représenter la sortie du système de protection de l'enfance, pointant du doigt les risques de pauvreté, d'errance et d'exclusion sociale pour ces jeunes adultes.

Ils ont été protégés. Accompagnés. Encadrés. Parfois depuis l’enfance.
Et pourtant, un jour, à 18 ans, tout s’arrête.

Plus de cadre. Plus de lieu stable. Parfois plus de repères. Juste une sortie, une adresse, un numéro de téléphone… et la vie adulte qui commence sans transition.

Comment passe-t-on de la protection à la solitude en une seule date d’anniversaire ?

Derrière les dispositifs, les sigles et les procédures, il y a des jeunes. Avec leurs blessures, leurs histoires fragmentées, leurs forces aussi — mais rarement les outils pour affronter seuls ce qui arrive ensuite.
Ce texte est né de ce constat. De ce malaise. Et de cette question qui dérange : que devient un jeune qu’on a protégé… sans vraiment le préparer à vivre ?

Sabrina : Si j’ai choisi d’écrire sur ce sujet, c’est parce qu’entre 2012 et 2016, j’ai fait des maraudes avec la Croix-Rouge, et je me suis aperçue qu’il y avait beaucoup de jeunes à la rue. À l’époque, je n’arrivais pas à comprendre pourquoi.

En 2022, je suis entrée en formation pour devenir monitrice-éducatrice, et j’ai effectué mon premier stage dans un dispositif qui accueillait des jeunes en rupture avec les institutions. Là encore, je ne comprenais pas cette situation. Il s’agissait pourtant de jeunes qui bénéficiaient d’un accompagnement depuis un certain temps, parfois même depuis leur enfance.

J’ai fait des recherches et constaté que, parmi ces jeunes en difficulté, 4 sur 10 sortaient de l’Aide sociale à l’enfance. Face à ce constat, mon incompréhension était toujours totale.

Mes réponses, je les ai obtenues en effectuant mon stage à l’Aide sociale à l’enfance.

1 – Pendant mon stage, j’ai remarqué que les adolescents n’étaient pas obligés d’aller à l’école. L’équipe éducative craignait les fugues, et les jeunes y allaient donc selon leur bon vouloir, alors même que la scolarité est obligatoire. Résultat : la majorité d’entre eux sort sans diplôme ni formation.

2 – On installe certains jeunes en semi-autonomie, dans un appartement, dès l’âge de 16 ans, avec 40 euros par semaine pour se nourrir. Mais ces adolescents ne savent pas s’occuper d’eux-mêmes : jusque-là, ils ont été entièrement pris en charge, et se retrouvent soudain à devoir gérer seuls leur quotidien, avec pour seul soutien un éducateur qui ne passe qu’une fois par semaine. Pour certains, heureusement, cela se passe bien. Mais pour d’autres, c’est la catastrophe. Ils ne savent ni cuisiner, ni laver leur linge, ni même entretenir leur logement. Ils sortent, mangent des fast-foods, fréquentent leurs pairs, puis glissent progressivement vers la délinquance, les addictions, voire la prostitution pour certaines jeunes filles.

3 – Les adolescents placés par décision de justice pour faits de délinquance ne trouvent pas de place : on n’arrive pas à les “caser”, comme on dit dans le jargon. Aucun établissement ne souhaite les accueillir en raison de leur niveau de violence. À 18 ans, ils subissent une “sortie sèche”, c’est-à-dire qu’ils sont mis dehors et se retrouvent à la rue, avec pour seul soutien quelques numéros de téléphone de dispositifs susceptibles de les accompagner. C’est d’une violence inouïe.

Il faut savoir qu’en 2022, la loi dite Taquet interdit les sorties sèches de l’ASE. Pourtant, cela se produit encore aujourd’hui — et c’est bien là ce qui est sidérant.

En conclusion, si l’on préparait correctement leur entrée dans la vie adulte, beaucoup moins de jeunes se retrouveraient à la rue, sans emploi ni formation, voire sans domicile fixe.

Doris : Le témoignage de Sabrina est révoltant, car il nous renvoie à deux réalités a minima :

– L’impuissance des éducateurs (notamment concernant la scolarité et la gestion de la vie quotidienne)
– La confusion entre assistance et accompagnement

Il n’est pas concevable d’abandonner ainsi la jeunesse, puis de se plaindre ensuite que les jeunes “ne font rien”, “n’ont pas envie de travailler”, etc.

La citoyenneté et le goût du travail s’apprennent et se transmettent. Lorsque le foyer familial est défaillant, c’est à la société de prendre le relais.

Quant au fait de ne pas obliger les jeunes hébergés à aller en cours par crainte d’une fugue, cela est tout simplement ahurissant. Est-ce dû à un manque de moyens ? Probablement — mais cela ne peut suffire à le justifier.

Marie-Pierre : Quelle colère et quelle tristesse face à ce terrible constat. Pourquoi l’État a-t-il décentralisé l’action sociale et l’aide à l’enfance en 1983 ?

Les départements, malgré leur proximité territoriale, ont-ils été plus efficaces depuis ?

Encore un sujet de société déserté, abandonné par l’État, quand on sait que la plupart des structures d’accueil sont financées par des fondations ou des associations, en plus des placements en familles d’accueil gérés par l’ASE.

Pourquoi les M.E.C.S. sont-elles réservées aux mineurs ?

Qu’en est-il des Contrats jeunes majeurs (ou contrats d’engagement jeune) ? Tous les jeunes en difficulté les demandent-ils ? Sont-ils réellement accompagnés dans cette démarche, sachant qu’il faut, par exemple, rédiger une lettre recommandée avec accusé de réception au président du conseil départemental ?

Entre “assistance” et “esprit d’initiative attendu”, il existe pourtant un verbe essentiel : accompagner.

À la lecture de ton témoignage, Sabrina, il semblerait que ces jeunes ne le soient pas — ou mal.

Qui peut affirmer qu’un enfant “placé”, ayant connu une enfance particulièrement chaotique sur les plans émotionnel, psychologique et matériel, doit soudain savoir se débrouiller seul parce qu’il atteint la majorité ?

Cette manière de se donner bonne conscience en faisant “au mieux”, sans réelle exigence de résultat, semble malheureusement répandue — sans véritable rigueur — à tous les niveaux de l’action médico-sociale : personnes âgées, malades, personnes en situation de handicap, enfance maltraitée, sans-abri, exclus… Tous ceux qui, au fond, apparaissent comme un frein à la frénésie des “actifs”.

Une vision sans doute partagée, consciemment ou non, par une partie de l’administration et des pouvoirs publics.

Je pose ce lien ici (article de 2018) :
Que deviennent les jeunes après l’aide sociale à l’enfance ? | INED

Gilles : Je travaille depuis mai 2018 dans une Maison départementale de l’enfance et de la famille (MDEF).

Je suis agent de maintenance pour le département, affecté précisément à cette structure. J’interviens principalement en maintenance préventive sur l’ensemble des bâtiments. Ma mission consiste à veiller à leur bon fonctionnement et à leur entretien, afin qu’ils restent en permanence opérationnels et sécurisés.

Je coordonne également les entreprises extérieures et je suis responsable de la sécurité incendie. Ma fonction me place donc en lien direct avec la maison parentale et le foyer de l’enfance, notamment sur les plans logistique et administratif.

Je considère cette mission comme une véritable mission d’utilité publique. Au-delà de mon rôle technique, mon expérience de vie m’amène aussi à porter un regard sur les équipes et sur les moyens d’améliorer, collectivement, le quotidien — d’abord pour les jeunes et les parents, puis pour le personnel éducatif.

J’ai développé un sens de l’observation affûté, une capacité d’analyse précieuse selon les situations, et un regard à la fois critique — parfois constructif, parfois plus frontal. Et c’est là que je veux en venir.

L’ASE — Aide sociale à l’enfance.

Le foyer départemental de l’enfance, par exemple, est conçu pour un accueil d’urgence, limité à trois mois. Mais, faute de places dans d’autres structures, les jeunes y restent souvent bien plus longtemps.

C’est là que le bât blesse.

La mission initiale est détournée, et l’orientation des jeunes devient alors beaucoup plus complexe. Autre point crucial : les juges prennent parfois des décisions à l’encontre des recommandations des équipes encadrantes. On a le sentiment qu’ils ne jouent pas franc jeu, dans une logique de gestion et de quotas, pour satisfaire aux exigences hiérarchiques de l’ASE.

Et, malheureusement, cela semble parfois contribuer à maintenir certains équilibres de postes.

Ce que je constate, c’est une forme de misère chez les jeunes accueillis. Placés dès leur plus jeune âge, ils n’ont souvent pour seuls repères que la succession de familles ou de structures qu’ils ont connues.

Leurs parcours sont extrêmement différents, ce qui rend le vivre-ensemble difficile. Les éducateurs font de leur mieux, mais chacun porte aussi une part de responsabilité. Certains professionnels croient profondément en leur mission, mais face au manque de décisions claires et de moyens concrets, ils deviennent impuissants.

Et les jeunes le perçoivent. Parfois, ils en abusent.
Cela génère tensions, insultes, fugues…

Oui, il y a parfois de la démesure dans les pratiques éducatives. Mais si chacun — parfois dans le déni — pense détenir la vérité, même le travail en équipe peut devenir déstabilisant pour toute l’organisation.

Il m’est arrivé d’apporter mon regard, d’éclairer certaines situations grâce à mon expérience. Mais encore faut-il être écouté. L’écoute suppose un cadre, un soutien, une cohérence face à ces jeunes devenus parfois incontrôlables, défiants, en rupture totale avec l’autorité.

Et ce cadre fait parfois défaut.

Les jeunes se retrouvent alors dans une forme de toute-puissance. Cela impacte l’ensemble du personnel, y compris les agents d’entretien et de service. Dans mon cas, cela affecte directement mon travail : réparer en urgence pour voir, quelques heures plus tard, les mêmes dégradations se reproduire, devient difficile à vivre.

À force de laisser faire, le personnel encadrant — usé par la fatigue, le manque de moyens, la démotivation — finit par baisser les bras. Les limites s’effritent, et un engrenage s’installe : turn-over massif, perte de repères, fragilisation croissante des conditions d’accueil.

Oui, l’ASE n’est pas le monde des Bisounours.

Malgré tout, cela reste ma mission : aider, à ma manière, ces jeunes, ces parents, ainsi que l’ensemble du personnel.

Et je mesure la chance que j’ai eue d’avoir une autre trajectoire de vie. Car tous ces jeunes, même lorsqu’ils dérapent — et cela ne justifie pas tout — n’ont pas bénéficié des mêmes chances au départ.

Caroline : Ainsi, à travers ces regards croisés, une évidence se dessine.

Il ne suffit pas de protéger dans l’instant. Il faut préparer l’après.

Préparer à vivre, à choisir, à s’insérer.

Sans cela, la sortie des dispositifs devient une chute parfois vertigineuse.

Et la question reste entière : quelle responsabilité collective sommes-nous prêts à assumer pour que ces parcours ne mènent plus à l’exclusion ?