L’altruisme : Pure vertu ou égo-ïsme déguisé ?

Caroline : Avant tout, intéressons-nous à la simple définition du dictionnaire : L’altruisme : disposition à s’intéresser et à se dévouer à autrui (opposé à égoïsme). Nous conviendrons que cette petite ligne, nous éclaire peu au regard de ce vaste sujet.

Alors, l’esprit curieux ira chercher l’étymologie de ce mot à la sonorité “magique“ :
Le terme a été inventé par le philosophe positiviste Auguste Comte dans son Cours de philosophie positive (1830) pour désigner une morale centrée sur le bien d’autrui.

Aujourd’hui, il désigne la disposition à se préoccuper du bien d’autrui, souvent opposée à l’égoïsme. Le terme est employé en philosophie morale, en psychologie sociale et, plus tard, en biologie (ex. : « altruisme biologique »).

Après cette petite introduction scolaire, nous pouvons nous poser la question suivante : croyons-nous que l’altruisme, “c’est donner sans rien attendre en retour”, et existe-t-il vraiment ?

Marie-Pierre : “donner sans rien attendre en retour” est une des conditions pour ranger ce mot et cette action sous la bannière de la vertu et de l’humanisme. L’ombre qui fait reculer cette affirmation, c’est l’ingratitude ; en effet, l’aide à autrui doit être désintéressée et si l’on n’y met aucune attente, on comprendra aisément qu’on n’y tolère également aucune ingratitude.

C’est un autre sujet serons-nous tentés de penser immédiatement, mais il est étroitement lié à notre manière d’envisager l’altruisme.

Caroline : si l’on y regarde de plus près, donner, aider, rendre service sont-ils des actes dénués de toute attente ? J’ai déjà eu ce débat philosophique et psychologique… jusqu’à aller sur le terrain des messages des textes religieux. Il nous est transmis que donner, pour être dans la pureté du geste, ne doit pas être entaché d’une attente : la fameuse “vertu“. Mais à elle seule, elle élimine la spontanéité du don de soi, c’est une recommandation.

Si l’on se penche sur le fonctionnement complexe de notre cerveau, qui a pour but premier de ressentir le “plaisir”, on peut alors se demander, en toute sincérité, si nos actes “altruistes” ne sont pas finalement tous liés à une attente, aussi inconsciente soit-elle : un sourire, un remerciement, une joie même personnelle… sont des sources de plaisir, d’apaisement, de satisfaction du geste accompli. Nous nous construisons dès notre naissance sur la reconnaissance de l’autre (à commencer par nos parents). C’est la première source de notre équilibre futur.

Concernant l’ingratitude, lorsque nous la recevons de l’autre, l’émotion ressentie n’est-elle pas un message ? Celui qui nous dit que finalement, nous avions une attente ou que nous sommes allés trop loin dans le soutien ? Sans en arriver là, je pense que l’altruisme tel qu’il est défini, ou plutôt galvaudé, n’a pas le sens qu’on lui prête.

Marie-Pierre : Oui en effet, sur le plan psychologique, la reconnaissance confirme que le geste a du sens et nous fait du bien.
Ce sont principalement les comportements ponctuels, mais répétés et inadaptés, dans une situation particulière, de la part de proches amis ou famille que tu as soutenus psychologiquement ou financièrement, qui sont révélateurs de leur “mémoire courte” ; ils font naître ce sentiment d’ingratitude.

Ce contentieux relèverait donc d’une attente en retour et d’une aide sous condition tacite…. J’aurais tendance à penser que l’absence de réciprocité, quand elle advient, balaie la valeur du soutien et de l’aide que l’on a pu apporter à un moment donné et c’est cela qui crée ce sentiment d’ingratitude.

Par contre, si j’offre une cigarette à un SDF, que je lui adresse un simple sourire, que je vais acheter un sac de croquettes pour son chien, je n’attends pas qu’il me remercie. Je ne sais pas si je lui ai fait plaisir, mais j’ai l’impression d’avoir aidé “l’autre” et je me sens heureuse. Comme le disait la marquise de Sévigné : “quand je vous fais un peu de plaisir, j’en ai beaucoup” et c’est mon cas. L’altruisme me remplit comme une “mission” d’humanité implicite accomplie.

Quelle est donc cette attirance empathique, naturelle et désintéressée ou inconsciemment mise en action pour remplir un vide en soi ?

Est-ce que l’altruisme remplit deux fonctions et que le premier moteur en est finalement la satisfaction personnelle inconsciente avant le bien-être de l’autre…… Ou bien ça ne se réfléchit pas, c’est instinctif ?

Est-ce nécessaire de l’analyser pour agir ? Je ne crois pas. Les raisons ne changent en rien le résultat.

Je suis remplie de gratitude envers l’humanité quand je fais ma part, si petite soit-elle.
“Ne fais pas aux autres ce que tu ne désires pas qu’ils te fassent” a pour écho “Fais aux autres ce que tu aimerais qu’ils fassent si tu étais en difficulté”.

En arrière-plan, on doit toujours garder à l’esprit que “se mettre à la place de l’autre” active le mouvement vers l’autre. L’altruisme serait donc l’aboutissement de l’empathie, en quelque sorte l’empathie mise en action. Ça me rassure de croire que lors de cette action, à l’instant T, il n’y a aucune arrière-pensée de reconnaissance future. C’est un sentiment de fraternité dénué de toute ambivalence et de toute attente. La fraternité qui s’exprime comme une bouffée d’amour, comme une réminiscence de notre simple état de mortel, celui-là même qui nous relie tous.

Aurélia : Je relève les termes d’empathie et de compassion, qui sont souvent utilisés. Mais en vous lisant, je pense au mot qu’un ami a employé récemment dans une de nos conversations. Ce que vous décrivez plus haut selon moi correspond bien à un concept apparu dans les années 70, à savoir la compersion.

On pourrait définir la compersion comme la capacité à ressentir de la joie face au bonheur de l’autre. Non pas une joie tirée d’un bénéfice direct, ni même d’une reconnaissance attendue, mais une joie réflexe, presque organique, qui naît du simple fait que l’autre va mieux, sourit, ou se sent soulagé. Si aider procure du plaisir, ne s’agit-il pas d’une simple résonance avec la joie ressentie par autrui ? Si je fais du bien, ce n’est pas “dans le but” de me sentir bien, mais je fais le constat que je me sens bien quand l’autre va bien.

Et si l’altruisme ne se mesurait pas à la pureté d’un geste isolé, mais à sa capacité à se transmettre ? Ce serait beau ça, que chaque personne qui reçoit un acte de bienveillance, qu’il soit infime ou essentiel, puisse à son tour offrir le sien à quelqu’un d’autre, créant une énorme chaîne altruiste où la seule chose qu’on attendrait serait que le mouvement ne s’interrompe jamais, que le bien circule librement d’un être à l’autre, sans dette ni obligation, mais comme une évidence partagée.

Marie-Pierre : joli mot “compersion”, qui était réservé, à la base, beaucoup plus à la sphère intime.
Ta dernière idée sur la chaîne altruiste me renvoie à un film “un monde meilleur” sorti sur les écrans en 2000 : Trevor, douze ans, reçoit du professeur Eugene Simonet un thème de travaux pratiques pour le moins inhabituel : inventer un moyen de changer le monde et le mettre en pratique. Plus mûr, plus éveillé que ses camarades qui jugent le concept absurde, Trevor prend au sérieux cette étrange proposition. On ne change pas le monde à douze ans, mais on peut tenter de redonner espoir à son entourage….
Et ça marche !

Caroline : En parcourant notre échange, nous voyons bien ce que bousculent les questionnements de ce qui nous semble initialement non seulement une évidence, mais aussi ce que l’humain peut être naturellement : généreux.

L’altruisme est un concept, que certains aiment brandir en bannière pour se faire valoir, créer un plafond de verre et imposer aux autres une forme de culpabilité à “ne pas l’être suffisamment”. Comme beaucoup d’autres mots, ils ont des cycles selon les modes qui les transforment, les vident de leur sens profond et les rendent inatteignables.

Aider, tendre la main, soutenir, accompagner est comme le dit Aurélia, la transmission d’une joie qui réparent, et se transmet. Un tout petit geste suffit ! Même un sourire à un inconnu dans la rue peut égayer une journée. Nul besoin d’essayer de sauver le monde, c’est une illusion, un mensonge. L’altruisme n’a pas de baromètre, inutile de monter au sommet d’une montagne dans un temple bouddhiste. Nous avons tous besoin par nature, de l’autre, nous sommes des êtres sociaux et la simplicité du vivre ensemble se résume à cette notion : l’autre est autant que soi et nous sommes interreliés par la joie, le plaisir.

La Tribu de Zohra, c’est aussi nous rappeler de ça !