Quand aujourd’hui, aimer la France = facho
Marc : Dans le débat public actuel, un mot revient sans cesse dans la bouche de ceux qui croient détenir la vérité sur ce qui est le camp du bien (le leur) et le camp du mal (tous les autres) : c’est le mot “fasciste”. Il est devenu pour eux une arme verbale, utilisée pour disqualifier l’adversaire et se dispenser de répondre à ses arguments.
Historiquement, le fascisme renvoie à des régimes bien identifiés, porteurs d’une idéologie totalitaire et nationaliste, et de méthodes reposant sur la haine, la violence légitimée, la propagande et l’intimidation : l’Anti‑démocratie.
Le danger est, qu’à force d’utiliser ce terme pour désigner une réalité contemporaine à laquelle il ne correspond pas, on finira par le banaliser au point qu’il deviendra totalement vide de sens et d’histoire. On perdra alors demain notre vigilance face à de véritables dérives autoritaires.
Ce qui devrait davantage préoccuper nos responsables politiques de tous bords, ce ne sont pas les étiquettes que chaque camp colle sur l’autre, mais la façon dont le débat démocratique est mené, la qualité des arguments proposés et le respect des adversaires, en refusant toute forme de caricature.
Cela contribuerait à restaurer la confiance des électeurs envers les politiques, et leur motivation pour se déplacer jusqu’aux bureaux de vote.
Caroline : J’ai envie d’élargir au-delà des politiques, cher Marc. Depuis quelques années, les mots ne servent plus seulement à exprimer des idées : ils servent à clore les discussions. Ils deviennent des armes, dégainées rapidement, souvent définitivement, pour éteindre tout débat ou opinions.
Les meutes hurlent, assignent, pointent du doigt, tournent le couteau dans les failles d’une France de valeur, de respect et d’éducation. L’ambiance alors se cristallise et plus grand-chose n’ose se dire sauf quelques rares courageux qui en payent le prix en coulisse, sous protection policière.
Dire que l’on aime son pays, la France, peut parfois suffire à être sommé de se justifier. Comme si cet attachement devait forcément cacher une intention douteuse. Comme si aimer impliquait nécessairement exclure.
Le débat, lui, s’appauvrit. Non par faute de sujets, mais faute d’espace pour les aborder sereinement. Beaucoup se taisent.
Pour décrypter ces attaques et ne pas se laisser murer ou tétaniser, il y a un auteur (n’en déplaise au lecteur qui par volonté de contradiction dira que la citation est posée ici pour faire reluire l’égo de celui qui écrit), qui se nomme Schopenhauer, Arthur de son prénom. Né à la fin du 18ᵉ à Dantzig, sa passion pour la littérature et la philosophie le mènera à l’écriture, précieux héritage.
Lire Arthur Schopenhauer peut surprendre… mais s’avère éclairant. Dans son essai L’Art d’avoir toujours raison, il décrit ce qu’il appelle l’art de triompher dans une discussion, indépendamment de la vérité (la dialectique éristique).
Étant donné le contexte actuel, le titre est suffisamment explicite pour nous donner envie d’ouvrir ce petit livre (96 pages), mode d’emploi des stratagèmes de l’échange verbal.
Dans L’Art d’avoir toujours raison, on ne nous parle pas de vérité, mais de domination oratoire. Schopenhauer y expose, sans détours, les stratégies qui permettent de prendre l’ascendant dans un échange — quitte à tordre le fond.
Et parmi ces stratagèmes, l’un des plus efficaces consiste à faire perdre à l’autre son calme : provoquer l’adversaire pour le pousser à la faute. L’énerver pour le discréditer. Le faire sortir du fond. (Stratagème 8). Dès lors, certaines invectives contemporaines ne relèvent plus du désaccord, mais d’un mécanisme bien rodé.
Si un argument met l’adversaire en colère, il faut s’efforcer de pousser cet argument encore plus loin : non seulement parce qu’il est bon de le mettre en colère, mais parce qu’on peut supposer que l’on a touché le point faible de son raisonnement et qu’on peut sans doute l’attaquer encore davantage. (Stratagème 27)
Dans cette logique, certaines étiquettes ne cherchent pas à développer le sujet, mais à déclencher des émotions. À faire réagir. À enfermer l’autre dans une position dont il devra se défendre, au lieu de développer son propos.
Être traité de “facho” ou de “raciste” devient ainsi une manière de déplacer le débat : on ne discute plus d’une idée, mais de la personne qui la porte. Cela ne signifie pas que ces mots n’ont aucun sens, ni qu’ils ne doivent jamais être employés. Mais leur usage systématique, indistinct, finit par les vider de leur portée — et rendre toute discussion impossible.
Mais n’est-ce pas faire trop d’honneur intellectuel que d’allouer une quelconque stratégie réfléchie à cet adversaire insultant nous traitant gratuitement de “facho” ou de “raciste” ?
Est-il possible que celui qui est à l’autre bout de la “discussion” n’ait rien d’autre à apporter à la discussion, manquant lui-même de socle dans son propos, de connaissance ?
Intervient alors le Stratagème 29 : Si on se rend compte que l’on va être battu, il faut faire une diversion… Et Schopenhauer ajoute plus loin : Toute dispute entre des gens du commun montre à quel point ce stratagème est quasi instinctif. En effet, quand l’un fait des reproches personnels à l’autre, celui-ci ne répond pas en les réfutant, mais en faisant à son tour des griefs personnels à son adversaire, laissant de côté ceux qu’on lui a faits et semblant donc reconnaître leur bien-fondé.
Et il poursuit en ce sens : Ce que l’on appelle “l’opinion générale” repose souvent sur peu de choses : Une idée naît chez quelques personnes, est reprise par d’autres sans être vraiment vérifiée, puis se diffuse progressivement. À force d’être répétée, elle finit par paraître évidente — non pas parce qu’elle est vraie, mais parce qu’elle est largement partagée.
Beaucoup y adhèrent alors, parfois par facilité, parfois pour ne pas aller à contre-courant. Et peu à peu, cette opinion devient une norme : s’en écarter expose à être jugé, critiqué, voire mis à l’écart. Dans ce climat, beaucoup se font plus discrets, tandis que ceux qui répètent des idées toutes faites deviennent souvent les plus affirmés — et parfois les plus intolérants.
Et ainsi, une opinion peut sembler incontestable… simplement parce qu’elle a été répétée un grand nombre de fois.
Publié pour la première fois en 1830, cet essai de Schopenhauer, colle si bien à la situation actuelle. Nous pouvons alors nous dire que nous ne vivons rien d’extraordinaire, juste une période très troublée pendant laquelle il devient important d’assoir profondément nos valeurs, nos connaissances et développer un argumentaire simple, mais efficace face au vide de sens de ces injonctions bêtement prononcées.
Car au fond, la question n’est pas de savoir qui a raison à tout prix. Mais de savoir si nous sommes encore capables de nous écouter sans disqualifier d’emblée celui qui parle.
Tribune par
Marc et Caroline.
