551 pages : réformer l’audiovisuel public sans le confisquer ?

une television années 50 avec la mire de fin de programme pour illustrer la commission d'enquête sur l'audiovisuel.

Le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public est désormais public. Cinq cent cinquante et une pages, publiées le 5 mai après six mois d’auditions, de tensions et de polémiques. Un document dense, parfois excessif, souvent utile — et révélateur d’une crise plus profonde que celle qu’il entendait diagnostiquer.

Car ce rapport ne parle pas seulement de chaînes de télévision et de stations de radio. Il parle d’une fracture entre les Français, leurs institutions et ceux qui sont chargés de les informer. Il pose, presque malgré lui, une question que la classe politique évite depuis trop longtemps : comment réformer une institution devenue contestée sans la faire basculer sous contrôle politique ?

Ce que le rapport confirme, et qu’on ne peut plus ignorer

Le premier mérite du rapport Alloncle est de poser clairement des questions que beaucoup préféraient esquiver. L’audiovisuel public représente aujourd’hui près de 4 milliards d’euros financés par les contribuables, via une fraction de TVA depuis la suppression de la redevance en 2022. Pourtant, peu de Français savent précisément ce qu’ils financent, selon quelles missions et à l’aune de quels critères d’évaluation. Ce flou n’est pas anodin : il entretient une relation d’irresponsabilité partagée, où les dirigeants des chaînes publiques rendent des comptes à l’État sans vraiment en rendre aux citoyens.

Le rapport documente par ailleurs des dysfonctionnements réels : une organisation dont la complexité a crû sans que les missions s’en trouvent clarifiées, des redondances entre entités dont les périmètres se chevauchent, des politiques de rémunération difficiles à défendre au regard de l’intérêt général, des externalisations de production qui ont parfois servi à contourner les contrôles internes. Ces constats sont étayés, chiffrés, issus d’auditions contradictoires. Les rejeter en bloc reviendrait à protéger des intérêts corporatifs plutôt que l’intérêt général.

Sur la neutralité — le cœur du mandat de la commission —, le bilan est plus nuancé. Il existe des biais réels, des erreurs éditoriales documentées, des déséquilibres parfois patents. Mais certaines conclusions du rapport glissent de la critique légitime vers une suspicion généralisée qui fragilise sa crédibilité d’ensemble. Le président de la commission, Jérémie Patrier-Leitus, a lui-même pris soin de s’en distancier dans un avant-propos particulièrement développé. En affirmant que “disposer d’un audiovisuel public fort, indépendant et souverain n’est pas une option : c’est une exigence démocratique”, il a tracé une ligne de démarcation nette entre la réforme et la déstabilisation.

La tentation française : centraliser pour mieux contrôler

Face aux dysfonctionnements réels, la réponse instinctive de notre culture politique est presque toujours la même : resserrer le centre, renforcer la tutelle, nommer des responsables plus proches du pouvoir. Plusieurs recommandations du rapporteur Charles Alloncle suivent cette logique — contrôle déontologique plus vertical, restructurations décidées depuis le sommet, renforcement du rôle de l’exécutif dans les nominations.

Certaines de ces propositions peuvent se défendre à titre partiel. Réduire les doublons entre entités dont les missions se recoupent sans s’articuler n’a rien d’absurde. Mais derrière ces réformes de bon sens apparaît une logique plus préoccupante : celle d’une reprise en main politique camouflée en modernisation gestionnaire.

C’est le paradoxe permanent de ce débat : ceux qui dénoncent le plus vigoureusement le manque de neutralité des médias publics sont souvent ceux dont les propositions les mettraient le plus directement sous influence. La neutralité que l’on réclame n’est pas toujours désintéressée. Et le contrôle que l’on propose n’est jamais totalement impartial.

L’affaire qui a émaillé les travaux de la commission en est l’illustration la plus éloquente. Le président Patrier-Leitus a lui-même confirmé que des conseillers du groupe Bolloré avaient rédigé des questions hostiles soumises à certains membres de la commission — une ingérence qu’il a qualifiée d'”inédite dans une commission d’enquête parlementaire”. Ce fait, révélateur à plus d’un titre, rappelle que le vrai danger pour l’indépendance de l’information ne vient pas toujours d’un audiovisuel public trop autonome. Il vient parfois d’intérêts privés cherchant à instrumentaliser les institutions démocratiques pour fragiliser un concurrent.

Dans ce contexte, renforcer le contrôle politique sur l’audiovisuel public ne protège pas la démocratie. Cela offre simplement de nouveaux leviers à ceux qui ont les moyens de peser sur les décisions politiques.

Indépendance et responsabilité ne s’opposent pas

Il faut sortir d’une opposition devenue stérile entre deux positions également intenables : d’un côté, un audiovisuel public sanctuarisé et imperméable à toute réforme ; de l’autre, un audiovisuel placé sous surveillance politique permanente au nom de la transparence.

Une démocratie libérale mature sait distinguer ces deux choses. L’indépendance n’est pas l’irresponsabilité. Et la responsabilité n’est pas la subordination.

L’audiovisuel public doit rendre des comptes — sur l’utilisation de l’argent public, sur ses missions, sur ses résultats, sur ses choix de gestion. Mais rendre des comptes à des institutions indépendantes et à des citoyens informés n’a rien à voir avec devenir un prolongement de l’exécutif.

Ce que le rapport ouvre, sans jamais vraiment le traiter, c’est la question préalable à toute réforme sérieuse : qu’attend-on d’un audiovisuel public en 2026 ? Doit-il concurrencer les plateformes privées sur le divertissement généraliste ? Ou doit-il se concentrer sur ce que le marché fait difficilement seul — l’information de référence accessible à tous, la couverture des territoires délaissés par les logiques commerciales, la création culturelle risquée, les programmes éducatifs, la pluralité des expressions régionales ?

Tant que cette clarification n’aura pas eu lieu, les réformes resteront superficielles. On déplacera des organigrammes, on fusionnera des directions, on réduira quelques coûts à la marge — sans jamais résoudre la question de fond.

Quelle réforme serait cohérente avec une démocratie libérale ?

Une réforme intellectuellement honnête partirait des missions, pas du contrôle. Et elle s’appuierait sur trois principes que le rapport effleure sans vraiment les embrasser.

La responsabilité d’abord. Les propositions du président Patrier-Leitus esquissent ici une voie plus crédible que celles du rapporteur. Confier aux conseils d’administration la nomination des présidents-directeurs généraux — plutôt qu’au chef de l’État, comme c’est encore la pratique — permettrait d’affranchir ces nominations du calendrier politique et de responsabiliser des administrateurs aujourd’hui trop souvent passifs. Renforcer le poids des personnalités indépendantes et qualifiées dans ces conseils, définir explicitement dans la loi la notion d’impartialité et en confier le contrôle à un régulateur dont la propre indépendance serait renforcée : ce sont des avancées concrètes, mesurables, qui ne nécessitent pas une reprise en main politique.

La subsidiarité ensuite. Pourquoi les rédactions locales de France 3 devraient-elles rendre compte à Paris de chaque arbitrage éditorial ? Pourquoi France Bleu, qui remplit une mission de proximité souvent irremplaçable dans les territoires, est-elle aussi étroitement contrainte par une gouvernance centralisée ? Décentraliser les responsabilités, responsabiliser les équipes de terrain, évaluer sur les résultats plutôt que surveiller les processus : ces principes ont fait la preuve de leur pertinence dans d’autres champs de l’action publique. Ils s’appliquent tout autant ici. La confusion entre unité et centralisation est l’un des maux les plus persistants de notre modèle administratif — et l’audiovisuel public en est l’une des victimes.

La transparence enfin — non pas pour surveiller les journalistes, mais pour permettre aux citoyens de juger par eux-mêmes. Des comptes consolidés lisibles, des indicateurs de performance publics, des rapports d’indépendance accessibles, une clarté sur les salaires et les contrats de production : ce sont des outils démocratiques, pas des instruments de contrôle politique. Ils permettent au public de former un jugement informé — ce qui est précisément la condition d’une confiance reconstruite.

Conclusion

Ce rapport, avec ses faiblesses et malgré ses excès, aura rendu un service : rappeler que le statu quo n’est plus tenable. L’audiovisuel public ne peut pas continuer à évoluer dans une forme d’entre-deux confortable — trop protégé pour être réellement réformé, trop contesté pour être pleinement défendu, trop centralisé pour être agile, trop flou dans ses missions pour préserver durablement la confiance.

Mais la réponse ne peut pas être une reprise en main déguisée en réforme de bon sens. Une démocratie qui renonce à un service public d’information solide et indépendant ne gagne pas en liberté — elle perd une institution qui en est la condition. Une démocratie qui laisse ce service public dériver sans cap, sans comptes à rendre, sans missions clairement définies, prépare le terrain à ceux qui viendront, un jour ou l’autre, s’en emparer.

Une démocratie libre ne se protège ni par la tutelle politique ni par la loi du marché. Elle se protège par des institutions suffisamment solides pour résister aux deux.