L’opinion publique existe-t-elle dans les sondages ?

Une illustration à l'encre noire de style "indie comic" montrant un petit personnage naïf debout devant une imposante structure mécanique complexe faite d'engrenages, de haut-parleurs et de tuyaux. Une banderole indique "Fabrique de l'opinion publique" et une autre pose la question "L'opinion publique existe-t-elle dans les sondages ?". Le personnage tient un petit drapeau tricolore, seul élément coloré en rouge, évoquant une solitude introspective face à la machine médiatique et politique.

Les sondages font partie de la vie politique et médiatique, et nous accompagnent quotidiennement dans la presse ou à la télévision. On s’appuie sur eux pour en tirer des conclusions sur l’opinion publique, sur le bien-être ou mal-être de la société, sur l’acceptation de certaines mesures, et évidemment pour pronostiquer l’issue possible des élections. Beaucoup de gens assimilent les conclusions dressées par les enquêteurs, et les répètent sans se poser de questions. Peut-être pas avec une confiance aveugle, mais une confiance insouciante.

Il ne faut pas perdre de vue que ceux qui commandent un sondage le paient.
Bien sûr, les opinions des citoyens les intéressent, mais plutôt que d’aller au contact direct de la population, ils choisissent un prestataire rémunéré — et ce n’est pas sans raison. Dans le monde médiatique ou politique, il est peu courant de consulter réellement le peuple en profondeur, sans ambition politique, sans bénéfice attendu, et sans orientation préalable des réponses.

Laisser les citoyens s’exprimer librement n’est pas l’objectif des sondages. Pour les politiques, ils constituent un argument majeur dans le débat public, car ils permettent de s’appuyer sur ce qui est présenté comme la volonté des Français. Dans les médias, les sondages servent à faire sensation : pouvoir afficher de grands titres est toujours très vendeur. Parfois, ils sont aussi utilisés pour pimenter une actualité peu spectaculaire, ou lorsque l’argumentation d’un sujet est complexe à développer : on sort alors les chiffres, bien plus simples, et qui parlent à tout le monde.

En abordant le sujet avec esprit critique, plusieurs failles sautent aux yeux :

  • La représentativité du panel
  • L’orientation de la tournure des questions/réponses 
  • La motivation et la compétence des sondés 
  • L’interprétation des résultats

La représentativité

La plupart des sondeurs se basent sur un panel de 1000 personnes, lequel comprend les tranches d’âge utiles, le niveau de revenu, les diplômes et la zone géographique. Ils obtiennent ces mille personnes en grande majorité par le biais d’un prestataire extérieur, qui effectue son “recrutement” sur internet. Les sources de biais ou de falsification sont multiples : mauvaise foi, erreur de saisie, manque de moyens de contrôle. Et même une présumée représentativité parfaite ne garantit pas la validité des réponses : à âge, statut social, diplôme et lieu de vie égaux, nous n’avons pas les mêmes compétences dans un domaine donné.

L’orientation des questions et des réponses

Plusieurs mécanismes permettent d’orienter les réponses. Le premier est le binôme questions/cases à cocher. Peu importe le nombre de réponses autorisées, il est possible d’avoir un avis qui ne correspond à aucune des propositions. Les questionnaires avec un champ de libre expression sont plutôt rares.

La manière de formuler une question influence également la réponse, voire davantage : elle peut motiver ou non la personne à donner son avis. “Est-ce que l’État doit protéger les foyers à faible revenu ?” ou “Est-ce que l’État ne fait pas trop en matière de protection sociale ?” ne produiront pas la même réponse.

Les motivations et les compétences des sondés

On ne se préoccupe pas non plus de la motivation des réponses. Il est facile de répondre à quelques questions rapidement, sans trop réfléchir, entre deux cafés. Mais est-ce pour autant significatif dans une analyse sociologique ?

Ensuite, tous les sondés ont-ils le même niveau de compétence ? Bien sûr que non, et cela ne concerne pas uniquement des questions très techniques. Même sur un sujet de société « classique », il faut se tenir informé de l’actualité et des tendances sociales. Mais combien de personnes, si elles sont sollicitées pour un sondage, vont répondre : « désolé, je ne suis pas assez compétent ou suffisamment informé » ?

Toutes les opinions ne se valent pas, mais mesurer cela dépasse les capacités des outils de sondage. Et ce n’est sans doute pas non plus leur objectif, car la prémisse même d’un sondage en démocratie repose plutôt sur l’idée inverse. Sinon, cela serait perçu comme anti-démocratique. C’est pour cette raison que j’apporte le même scepticisme aux sondages qu’aux référendums (scepticisme, pas rejet).

Une autre pratique des sondeurs peut soulever une question : dans une logique nécessaire de rentabilité des instituts, il est fréquent de combiner plusieurs sujets, par exemple comportements alimentaires et opinions politiques. Les instituts se justifient en expliquant que l’industrie agroalimentaire investit plus souvent qu’un organisme public ou qu’un mouvement sociopolitique. Dans une stratégie de concentration des moyens, afin d’éviter la multiplication des questionnaires, les sondeurs regroupent donc plusieurs thèmes dans une même enquête. Le résultat est un questionnaire très long, et l’on peut légitimement s’interroger sur la concentration des sondés et sur la solidité de leurs réponses.

L’authenticité des résultats : que faire des résultats d’un sondage ?

Une fois les réponses recueillies, elles sont triées, analysées, puis transformées en graphiques ou en tableaux avec des pourcentages pour chaque réponse. Les sondeurs appliquent différentes techniques pour réduire les marges d’erreur, avec plus ou moins de succès.

Ensuite, les résultats sont interprétés par les médias, les mouvements politiques, l’industrie, etc. Or, l’interprétation étant un acte subjectif, elle conduit naturellement à une exploitation très personnelle et orientée des données.

Une récente étude citée dans la presse et à la télévision sur le président idéal indiquait que l’âge idéal serait de 47 ans. Dans les médias, les interprétations ont été variées : pour certains, cela reflète le souhait d’un président dynamique ; pour d’autres, c’est le signal qu’il ne faut pas que le président soit trop jeune ; et pour d’autres encore, un indice en faveur d’une certaine maturité.

Mais j’ai rarement entendu la question essentielle : qu’est-ce que cela apporte réellement au débat, à un an des élections présidentielles ? On fait dire aux chiffres ce que l’on veut.

Les résultats d’un sondage ne doivent pas être pris pour autre chose que ce qu’ils sont : une photographie de la société à un instant donné. L’opinion publique est très volatile et dépend de multiples facteurs : tendances sociales, tensions, événements, etc. Prendre cette volatilité comme base pour orienter le processus démocratique est discutable, car cela revient à considérer que la majorité des sondés ont le même niveau de compétence et le même degré d’intérêt pour une question donnée — et que, parce qu’ils sont majoritaires, ils ont raison.

Le politicien qui s’appuie sur un sondage se dit attentif aux préoccupations de la société et renforce ses prises de position en prétendant savoir ce que veut le peuple. Mais, au final, les sondages n’apportent pas grand-chose au débat public. La plupart du temps, ils ne sont pas conçus pour réellement comprendre la société, et encore moins pour permettre aux citoyens de s’exprimer pleinement.

Rien ne vaut, l’écoute active en sortant au contact du monde, observer les gens, vivre avec eux ! Le bruit de fond est souvent très parlant et un avis libre vaut mieux qu’un sondage acheté et biaisé.