Faire “peuple”, la tendance qui monte…

Sculpture en papercraft et argile de style stop-motion représentant deux groupes de personnages séparés par une clôture de fil de fer barbelé sur un fond blanc. À gauche, des gens du peuple en vêtements modestes aux tons terreux ; à droite, des élites en costumes élégants et dorures devant un bâtiment officiel. Un homme de chaque côté échange une poignée de main tendue à travers une brèche dans les barbelés.

Il n’y a pas si longtemps, il y avait une frontière. Une vraie. Avec des barbelés.

Parfois, il y avait des ouvertures. De petites brèches. Par lesquelles passaient quelques notables, quelques bourgeois, quelques élites… pour venir serrer des mains quand les urnes approchaient. Puis, ils repartaient. Chez eux.

Et racontaient “l’autre côté” depuis leurs estrades, leurs micros, leurs lumières, leurs dorures. Et puis un jour, les ronds-points se sont invités. Ils ont bousculé la frontière.

Sans forcément la faire tomber. Beaucoup sont restés sur le carreau. Avec l’espoir d’une place retrouvée dans la démocratie. D’une voix. D’un respect. Mais depuis quelque temps… quelque chose a changé. On observe. On scrute. On s’approche de cette frontière avec un intérêt nouveau. Et si, finalement, ce peuple derrière les barbelés était devenu une marchandise ? Un capital à monnayer pour récupérer un peu de confiance, un peu de respectabilité.

Alors certains réécrivent. Ils gomment la bourgeoisie dont ils sont issus. Ils racontent une vie simple. Presque rude. Presque méritante. Ils parlent de distance. D’arrachement. Et soudain… plus de dédain. Plus de mépris. Presque une larme à l’œil en évoquant le porte-monnaie des « petites gens ». Presque des nuits blanches à penser au prix du carburant qui grignote un repas dans un HLM mal chauffé ou une petite maison rurale.

Mais derrière les mots… rien n’a vraiment changé. Hier, le peuple était un décor. On vivait dessus. Il votait. Il râlait. Puis il retournait travailler. Aujourd’hui… Ça pousse. Ça pousse fort.

Les barbelés tremblent. Les passages deviennent dangereux. Aller serrer des mains… c’est presque risquer de se faire mordre.

Ceux qui expliquent que le peuple vocifère, qu’en meute il serait dangereux, n’ont rien compris.

Le peuple n’est pas devenu fou. Il est devenu conscient. Conscient de sa condition. Conscient de ce qu’on lui a pris. Conscient de ce qu’on ne lui rendra pas sans qu’il le réclame.

Et cette conscientisation a tout changé. De l’autre côté de la frontière, dans les ors de la République où subsiste encore un parfum de monarchie, les classes, les castes, continuent de s’adouber, de se coopter, de se reproduire entre elles.

Et pendant ce temps, on s’inquiète. Le peuple crie. Le peuple pleure. Le peuple gronde. Alors une question surgit : que faut-il faire.  Le singer ? L’imiter ? Lui ressembler ? Lui trouver des porte-parole… mais chez nous ?

Qui peut encore aller lui parler ? Alors on ajuste les récits. On se rapproche en paroles. On se raconte qu’on en est. Mais on ne change pas de classe avec un micro. On ne change pas de classe avec une tribune.

On ne change pas de classe avec des histoires bien racontées. Non. Le sujet n’est pas de rejeter la bourgeoisie. Le sujet n’est pas de se déguiser. Le sujet, c’est le respect.

Et surtout… le pouvoir. Le pouvoir de changer la vie de ceux qui vivent de l’autre côté des barbelés. Le pouvoir, enfin, d’ouvrir ce chantier essentiel : faire en sorte que ces barbelés n’existent plus jamais.

Moi, je n’ai pas changé de classe. J’ai compris très tôt que ce putain de barbelé, il ne fallait pas l’aménager, ni le contourner, ni s’y habituer. Il fallait le démolir. Mais ils n’en ont jamais eu le réflexe. Ils y ont creusé des passages. Ouvert des brèches. Pour aller chercher quelques figures, les ramener de leur côté, et crédibiliser leurs discours, leurs intentions.

Mais jamais ils n’ont voulu faire disparaître le barbelé. Moi, je n’ai pas changé de classe. Parce que je ne mens pas. Et peut-être qu’au fond, ce qui est en train de se passer aujourd’hui… ce n’est pas une mode.

Ce n’est pas un produit. Ce n’est pas une posture. C’est peut-être autre chose. Peut-être que, enfin, être du peuple, faire peuple, vivre parmi le peuple, et porter sa voix… redevient simplement juste.