Inclusion scolaire : l’échec que personne n’ose nommer
Florian : Dans l’école française, certains sujets sont devenus presque impossibles à aborder sereinement. Non pas parce qu’ils seraient secondaires, mais parce qu’ils touchent à des principes que plus personne n’ose interroger. L’inclusion scolaire en fait partie.
Sur le papier, l’idée est belle. Permettre à chaque élève, quelles que soient ses difficultés, de trouver sa place à l’école de la République. Refuser l’exclusion, croire en la capacité de chacun à progresser. Qui pourrait s’y opposer ?
Et pourtant.
Sur le terrain, dans les classes, une autre réalité s’impose. Loin des discours, l’inclusion est devenue, dans de nombreux cas, une injonction déconnectée des capacités réelles des élèves et des moyens effectivement disponibles.
Car une classe n’est pas une abstraction. C’est un équilibre fragile, fait de temps, d’attention et de conditions concrètes d’enseignement.
Lorsque cet équilibre est fragilisé, ce ne sont pas seulement les élèves les plus en difficulté qui sont concernés. C’est l’ensemble du groupe qui peut être affecté.
Ce constat ne remet pas en cause le principe de l’inclusion. Il appelle à une question essentielle, trop souvent évitée : qui peut réellement être inclus, dans quelles conditions, et avec quels moyens ?
Refuser de poser cette question, c’est prendre le risque de transformer une ambition légitime en impasse.
Marie-Pierre : Ô combien je suis d’accord avec toi Florian. Cette fameuse loi de 2005 sur l’intégration scolaire et le handicap m’a happée de plein fouet puisque j’y ai été confrontée ayant une enfant IMC, entrant en petite section maternelle en 2005.
L’intégration est gérée en dépit du bon sens par des gens qui encore une fois sont bien loin du terrain.
Lorsqu’un enfant peut être intégré après avis de la MDPH, l’Éducation Nationale ne donne pas les moyens pour mettre en place la prise en charge en milieu ordinaire. Les Auxiliaires de vie scolaire à l’époque étaient recrutées n’importe comment et sans formation, voire même parfois l’accès à l’école était refusé à l’enfant, le jour de la rentrée, car pas d’AVS disponible ! (Situation vécue).
En 2026, soit 20 ans plus tard : les AVS se nomment à présent AESH (accompagnant des enfants en situation de handicap) elles sont toujours aussi mal payées, souvent mutualisées (travaillent sur plusieurs établissements et se consacrent à plusieurs enfants) et voient leurs heures d’accompagnement diminuer au détriment de l’enfant et des professeurs.
D’un autre côté, des enfants qui ne devraient en aucun cas être intégrés en milieu ordinaire, car porteurs d’un handicap lourd avec fonctions cognitives limitées se retrouvent sur les bancs de l’école, au détriment du bien-être de l’enfant et de sa prise en charge psychologique, médicale et éducative, au détriment des autres élèves et du professeur qui doit adapter son cours et son programme. D’aucuns diront tout est réalisable, oui ! Mais à quel prix !
Il faut savoir qu’auprès de la MDPH (ancienne Cotorep) ce sont les parents qui ont le dernier mot et qui font le forcing soit par déni du handicap soit par manque de structures adaptées pour accueillir leur enfant. Je crois d’ailleurs qu’il y a de moins en moins d’IME (institut médico-éducatif), d’IEM (Institut d’éducation motrice), d’ITEP (Institut thérapeutique éducatif et pédagogique) et autres établissements dédiés notamment à l’autisme, sur le territoire.
Dans tous les cas, l’inclusion comme décrite dans la loi de 2005 est un échec total à mon sens.
Qui ? Comment ? Et avec quels moyens ? Questions que ni la MDPH, ni le Ministère de L’Éducation se sont encore réellement posées en profondeur.
Dans la réalité tout le monde fait de son mieux : professeurs, AESH et parents.
20 ans que ça dure !!!!
Témoin sur les deux fronts d’abord en tant que parent d’enfant handicapé moteur, puis, des années plus tard, en tant qu’AESH, je peux déclarer que l’inclusion est un vrai (foutage de gueule) problème en France ! Un sujet survolé pour donner bonne conscience à nos politiques.
Stéphanie : les mots de Marie-Pierre et de Florian résonnent en moi, et je suis tellement en accord avec eux.
Je porte deux casquettes autour de l’inclusion scolaire : je suis maman de trois enfants avec des handicaps et je suis AESH. Mon aîné est dyspraxique et dysgraphique ; mon deuxième présente un trouble du spectre autistique, une dérivation péritonéale et des nævus géants ; mon troisième est malvoyant, a une malformation cardiaque, un TDAH et des troubles « multi‑dys ». Pour la plupart des gens, ces sigles et termes restent abstraits ; à l’école, ils ont tendance à enfermer les enfants dans des cases, et dans le monde professionnel ces diagnostics n’ont pas toujours leur place.
J’ai rencontré des professionnels de santé dévoués, mais j’ai souvent dû me battre pour qu’ils puissent intervenir dans les établissements scolaires. Pourquoi l’Éducation nationale n’autorise-t-elle pas ces accompagnements dès que les parents ont obtenu les aides nécessaires pour permettre à leurs enfants de progresser ? L’« inclusion scolaire » est un beau mot, mais elle n’est pas opérationnelle dans de nombreux établissements : ce ne sont pas des IME, il manque souvent de professionnels médicaux, et nos formations AESH ne sont pas systématiques.
Je travaille de chez moi et je prépare énormément de matériel avec mes propres deniers pour que les enfants dont j’ai la charge se sentent bien et puissent avancer. Nous manquons de moyens et de reconnaissance : l’accompagnement devrait être réel, coordonné et respectueux des besoins de chaque enfant.
Florian : Les témoignages de Marie-Pierre et Stéphanie sont précieux, parce qu’ils mettent des mots sur une réalité que vivent aujourd’hui des milliers de familles, d’enseignants et d’accompagnants.
Ils révèlent surtout une confusion profonde entre une intention juste et une politique efficace.
Oui, l’inclusion peut être une chance.
Mais elle ne peut fonctionner que si certaines conditions sont réunies : lorsque le handicap le permet, lorsque les structures sont adaptées et lorsque les moyens humains sont réellement à la hauteur.
Aujourd’hui, force est de constater que ces conditions ne sont pas toujours réunies.
À vouloir inclure à tout prix, on finit parfois par exclure autrement : des élèves en situation de handicap, qui ne trouvent pas les conditions nécessaires à leur progression ; des enseignants, laissés seuls face à des situations ingérables ; et des classes entières, dont les apprentissages sont fragilisés.
Refuser de voir cette réalité, c’est refuser d’aider réellement ceux que l’on prétend défendre.
Il est temps de sortir d’une logique d’affichage pour revenir à une logique d’efficacité.
Inclure ne doit jamais signifier uniformiser.
Inclure, c’est adapter.
Inclure, c’est permettre à chaque enfant de progresser dans un cadre qui lui correspond réellement.
Cela suppose de repenser en profondeur notre organisation : mieux identifier, dès le plus jeune âge, les élèves à besoins éducatifs particuliers ; redonner toute leur place aux structures spécialisées lorsqu’elles sont nécessaires ; former et valoriser réellement les AESH ; et redonner aux équipes éducatives une capacité d’appréciation sur le terrain.
L’école de la République ne peut pas être le lieu des injonctions contradictoires.
Elle doit redevenir celui de la clarté, de l’exigence et de la responsabilité.Parce qu’au fond, la vraie question n’est pas d’inclure à tout prix.
La vraie question est simple : sommes-nous encore capables d’offrir à chaque enfant les conditions de sa réussite ?
Tribune à 6 mains par
Florian Charlier, Stéphanie et Marie-Pierre.
Membres de la Tribu de Zohra
