Enseignement morale et civique : une matière devenue taboue ?

Illustration sur un tableau noir montrant la formule d'Einstein E=mc² suivie d'un signe 'inférieur à' rouge pointant vers l'acronyme EMC (Éducation Morale et Civique). Le décor est complété par des croquis d'engrenages et des calculs mathématiques complexes en arrière-plan.

Caroline : L’école n’a jamais été uniquement un lieu d’apprentissage des savoirs. Elle est aussi, depuis 1 siècle et demi, un espace où se construit le citoyen. En France, cette mission a pris une forme explicite à la fin du XIXᵉ siècle avec la création de l’Éducation morale et civique, au cœur du projet républicain.

Après la défaite de 1870 et dans un contexte de profondes transformations politiques, la IIIᵉ République cherche à s’ancrer durablement. Les lois scolaires portées par Jules Ferry dans les années 1880 rendent l’école gratuite, laïque et obligatoire. Mais au-delà de l’instruction, il s’agit surtout de former des citoyens éclairés, capables de comprendre la République et d’y adhérer. 

L’enseignement moral et civique devient alors un pilier et une nouveauté : on y transmet des valeurs comme le respect des lois, le sens du devoir, l’amour de la patrie ou encore la responsabilité individuelle. On y aborde le fonctionnement des institutions et des principes comme la laïcité, l’égalité et la lutte contre les discriminations, favorisant ainsi le respect des règles collectives. L’EMC apprend à décrypter l’information, à former une opinion éclairée et développer son esprit critique.

Quelques décennies plus tard, la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905 vient renforcer cette orientation. En affirmant la neutralité religieuse de l’État, elle confie encore davantage à l’école la mission de transmettre un socle commun de valeurs, indépendamment des croyances. L’Éducation morale et civique devient ainsi un espace central pour penser le vivre-ensemble dans une société pluraliste.

Pendant près d’un siècle, cet enseignement structure profondément la formation des élèves : l’école est un lieu au sein duquel la fierté du pays et son histoire sont transmis à plus d’un siècle de générations.  Pourtant, depuis une vingtaine d’années, il semble s’être progressivement effacé, transformé, parfois dilué dans d’autres disciplines ou réduit à des interventions ponctuelles. Ce recul interroge : comment transmettre aujourd’hui des repères communs dans une société marquée par la diversité des valeurs, la montée de l’individualisme et les tensions sociales ?

Revenir sur l’histoire de l’Éducation morale et civique, c’est donc poser une question essentielle : quelle école voulons-nous pour former les futurs adultes, citoyens de demain ? Et surtout, quels repères souhaitons-nous leur transmettre pour les aider à comprendre le monde et à y trouver leur place ?

Doris : En Allemagne les cours d’enseignement politique ou de sociologie (j’ai eu les deux, en alternance, une année sur deux), débutent dès l’entrée dans le secondaire. Le nombre de cours dépend du type d’enseignement secondaire et du département. Pour ma part, c’était le lycée et deux heures de cours hebdomadaires. Les cours étaient périodiquement accompagnés par des activités complémentaires et semi-volontaires (semi, parce que le lycée proposait de temps en temps des groupes de travail dans différents domaines, il fallait en choisir un). Concernant ces projets complémentaires, il s’agissait très souvent d’exposés sur un thème choisi, exemple : “Qu’est-ce que la citoyenneté ?” ou “Quelles sont les valeurs de la République ?”.

Les cours en politique ou sociologie étaient élaborés en étroite collaboration avec d’autres spécialités, notamment l’histoire et la philosophie. Au programme :

  • Questions d’actualité et de citoyenneté
  • l’histoire des deux Allemagnes
  • L’histoire de la constitution 
  • Les valeurs, comme la tolérance, la fraternité etc.

Une autre partie très importante était l’organisation d’un débat autour d’un sujet :

  • Analyse d’un problème 
  • Recherche d’informations 
  • Vérifications des sources
  • Développement de son argumentation 
  • Débattre en classe, avec recherche d’une conclusion commune, ou alors la mise en évidence des divergences.

En conclusion, je pense que l’enseignement civique en Allemagne est réussie. Il mène à l’ouverture d’esprit, l’esprit critique et la citoyenneté avec ses droits et ses devoirs. Les élèves cheminent vers les valeurs et les principes du vivre ensemble, on leur ouvre la voie.

Alexandra : ½ heure par semaine : C’est le temps officiellement consacré à l’enseignement moral et civique (EMC) en lycée professionnel. Une demi-heure à peine pour former des citoyens éclairés. Le constat pourrait prêter à sourire s’il n’était pas révélateur d’une réalité plus large : celle d’un enseignement relégué aux marges, comme tant d’autres disciplines dans ces filières 1 heure de français, 1 heure d’histoire-géographie en CAP. 

Et pourtant, l’EMC n’est pas une matière accessoire. Elle est confiée aux professeurs d’histoire-géographie, formés à en transmettre les contenus et les enjeux. Les manuels eux-mêmes en témoignent, structurés en trois volets : histoire, géographie, EMC. Sur le papier, tout semble en place.

Dans les faits, une autre logique s’impose. L’EMC devient visible, presque essentielle, à l’approche des examens : en 3ᵉ pour le DNB, en terminale CAP, en terminale pour le baccalauréat. Parce qu’elle est évaluée, elle est alors enseignée, approfondie, travaillée. Faut-il en conclure qu’une discipline n’existe vraiment que lorsqu’elle compte dans une note finale ?

Car l’EMC est, par nature, transversale. Elle devrait irriguer l’ensemble des enseignements, nourrir les débats, structurer les échanges, accompagner la formation intellectuelle et morale des élèves. Chaque enseignant peut s’en saisir. Mais entre pouvoir et vouloir, il y a un écart parfois abyssal.

Et pourtant, sur le terrain, des initiatives existent. Des enseignants, y compris parmi les plus jeunes, s’engagent avec conviction. Dans certains territoires, notamment ruraux comme le Gard ou le Gers, les élèves apprennent la Marseillaise, participent aux commémorations, s’approprient les symboles et les valeurs de la République. Là, l’EMC ne se limite pas à un horaire : elle devient expérience.

Faut-il y voir un “effet campagne” ? Une école plus ancrée dans son territoire, plus proche des rites collectifs ? La question mérite d’être posée. Car en creux se dessine une autre réalité : celle d’une possible fracture entre une école des villes et une école des champs, entre des élèves pour qui la citoyenneté reste abstraite et d’autres qui la vivent concrètement.

Alors, l’EMC est-elle une priorité ou une variable d’ajustement ? Tant qu’elle dépendra davantage des examens que d’une ambition éducative claire, tant qu’elle reposera sur l’engagement individuel plutôt que sur un cadre réellement structurant, la question restera ouverte.

Former des citoyens ne peut pas être une option. Encore faut-il s’en donner le temps — et surtout, la volonté.

Le ministère définit l’EMC comme un enseignement visant :

  • l’acquisition d’une culture morale et civique ;
  • le développement de l’esprit critique ;
  • la compréhension des droits et devoirs du citoyen ;
  • l’apprentissage du débat démocratique ;
  • la transmission des valeurs de la République :
    • liberté,
    • égalité,
    • fraternité,
    • laïcité,
    • respect de la dignité humaine,
    • refus des discriminations,
    • égalité femmes-hommes,
    • solidarité.

L’objectif affiché est de former des élèves capables :

  • de penser par eux-mêmes,
  • d’argumenter,
  • de vérifier l’information,
  • de participer à la vie démocratique,
  • et de comprendre les grands enjeux contemporains (numérique, médias, environnement, discriminations, institutions, engagement citoyen).

Caroline : À la fin du collège et lycée, la majorité des élèves ne connaissent pas les premiers couplets de la Marseillaise et ne parlons pas du reste du programme et ses objectifs… À quoi bon ? Nous direz-vous… ? 

Quand on enseigne “le respect” à des élèves de 8 ans… n’y a-t-il pas un bug dans la matrice ? L’illusion d’une société que c’est à l’école de prendre le relais sur “l’éducation” des futures générations ?