Quand le débat démocratique meurt, pris en étau !
Comment les extrêmes, en effet miroir, ont rendu le débat impossible, et ce que deux livres d’enquête révèlent sur leurs méthodes communes.
Il y a deux livres qui gagnent à être lus côte à côte : “Résister“ de Salomé Saqué (Payot, 2023) et “La Meute“ de Charlotte Belaïch et Olivier Pérou (Flammarion, 2026). L’idée de cette compilation est venue un matin, en terrasse avec un petit café lorsque j’ai ouvert Résister acheté la veille. Dès les premières lignes… j’ai eu ce sentiment étrange que je pouvais pour une partie de l’écrit remplacer le terme Extrême Droite par celui d’Extrême Gauche (nouvellement renommée). Ou peut-être tout simplement EXTRÊMES aurait suffirait… plus d’étiquettes, juste des méthodes, et un effet commun : la prise en étau de notre Pays, de ses citoyens, de notre parole.
Le premier, Résister, documente avec rigueur la montée de l’extrême droite, les mécanismes par lesquels elle colonise le débat public, et la manière dont elle contraint peu à peu tout le champ politique à jouer selon ses règles. Le second, La Meute, est le fruit de deux ans d’enquête au cœur de “l’extrême gauche” : il révèle les pratiques de domination, de purge, de harcèlement numérique organisé et de violence psychologique qui structurent ce mouvement.
Ces deux livres n’avaient pas pour ambition de former un diptyque. Ils l’ont pourtant produit, malgré eux.
Ce qui surgit de leur lecture simultanée est plus inquiétant que la simple description de deux pôles extrêmes : c’est la révélation d’un étau. Deux forces qui, chacune depuis son bord, appliquent les mêmes méthodes, intimidation, meute numérique, purge, novlangue, rapport utilitaire à la démocratie, et qui, ensemble, compriment l’espace civique jusqu’à rendre le débat public proprement irrespirable pour quiconque souhaite y participer calmement, honnêtement, sans choisir son camp.
Cet article n’est pas un plaidoyer pour le “tous pareils”. Pour rappel, une certaine extrême droite a été au-delà de la menace, ancrée dans l’histoire, tout comme cette même histoire nous rappelle qu’une extrême gauche dite ensuite autoritaire a, de la même manière, opprimé et mené au totalitarisme.
Aujourd’hui, les méthodes convergent avec une précision troublante. Et c’est cette convergence des méthodes, non des idées, qui produit le silence de la majorité, l’autocensure des médias, et la mise sous protection policière de ceux qui osent encore dire.
Les stratégies communes
I. La presse : un ennemi à abattre
II. La milice numérique : deux armées, un seul manuel
III. La peur comme instrument de gouvernance
IV. La purge : l’ennemi intérieur
V. La démocratie : une parenthèse, un obstacle
VI. La novlangue : des mots pour désigner l’ennemi
VII. L’antisémitisme : le spectre des deux côtés
Conclusion : quand le débat meurt pris en étau
I. La presse : un ennemi à abattre
Toute démocratie vivante repose sur un postulat simple : le journaliste indépendant est un bien commun, non une cible. Ce postulat est aujourd’hui doublement menacé.
D’un côté, l’extrême droite a élevé la guerre aux médias au rang de stratégie politique assumée. Salomé Saqué l’a vécue personnellement : son nom figure sur une liste de “fouille-merde” à abattre, diffusée par le site Réseau libre, hébergé en Russie. “Une balle dans la nuque” : voilà ce que méritent, selon ce site, journalistes, avocats et syndicalistes. La plainte collective déposée n’a suscité “aucune attention médiatique ou politique particulière”.
Ces publications de listes ont également foisonné du côté des militants d’extrême gauche, tout corps de métier confondus, sur des réseaux sociaux, et très peu de jurisprudence (affaire enseignant à Lyon-II – liste antisémite).
Cette banalisation est en elle-même un symptôme.
Reporters sans frontières l’a formulé avec clarté par la voix de Pavol Szalai :
“Avant, ce genre de listes circulaient sur les réseaux sociaux un peu sous le manteau, personne ne les revendiquait. On sent bien qu’un sentiment de puissance est à l’œuvre à l’extrême droite depuis les percées électorales.”
Les journalistes Karim Rissouli et Mohamed Bouhafsi ont reçu des vagues de menaces de mort racistes pendant la campagne législative de 2024. Nassira El Moaddem a été harcelée jusqu’à son domicile.
L’extrême droite a longtemps sélectionné les journalistes autorisés à couvrir ses événements, pratique jadis jugée attentatoire à la liberté de la presse. Elle s’est normalisée. Dès 2015, le député Bruno Gollnisch avait physiquement agressé une équipe de Canal+ lors d’un défilé. La violence envers la presse y a toujours été, sous une forme ou une autre, un langage politique.
De l’autre côté, l’extrême gauche a construit son propre rapport d’hostilité systématique à la presse indépendante. Belaïch et Pérou le résument d’une formule qui ne laisse place à aucune ambiguïté : “… Les médias sont considérés comme des ennemis, on ne tolère pas la contradiction.” Sur la boucle interne des députés, Mélenchon en personne a donné la consigne : “Merci de refuser de répondre [au Monde] car le but exclusif est de nous nuire comme le font tous les amis des criminels de guerre.” Charlotte Belaïch et Olivier Pérou en ont fait l’expérience concrète en enquêtant sur le mouvement. Avant même la parution de leur livre, ils ont été attaqués publiquement sur les réseaux sociaux, les accusant, “contre toute vraisemblance, de “fabriquer des citations” ou encore, sans aucun fondement, de “nier le génocide à Gaza””. Conséquence directe et révélatrice :
“Par précaution, nous avons disparu des réseaux sociaux. Nous connaissons trop la “violence insoumise” qui peut s’y exercer.”
Deux journalistes d’investigation, employés respectivement à Libération et Le Monde, contraints de disparaître de l’espace public par peur des représailles avant même la publication de leur enquête. Ce n’est pas une anecdote : c’est un état des lieux.
Plus révélateur encore : leurs sources elles-mêmes, d’anciens cadres, militants, élus, ont exigé l’anonymat, non par modestie, mais par peur. Dans les cafés où les auteurs les ont rencontrées, “beaucoup ont tenu à s’installer dos au mur pour pouvoir surveiller les allées et venues”. Des gens qui ont consacré des années à la politique, qui ont des convictions, des faits à rapporter, et qui parlent comme des témoins sous protection.
Ce double mouvement produit un effet désastreux sur la presse dans son ensemble. Les rédactions qui couvrent l’extrême-droite doivent désormais budgéter des mesures de sécurité. Mathieu Molard, directeur de StreetPress, y consacre une “partie significative” du budget de son média. Celles qui enquêtent sur l’extrême gauche savent qu’elles s’exposent à des campagnes de décrédibilisation organisées, à des accusations politiques, à des meutes numériques. Le résultat logique est l’autocensure, non par lâcheté, mais par calcul rationnel du risque. On évite les sujets qui coûtent trop cher. On arrondit les angles. On publie moins. La liberté d’informer ne meurt pas d’une loi : elle s’érode par épuisement.
II. La milice numérique : deux armées, un seul manuel
Le harcèlement politique n’est plus artisanal. Il s’est industrialisé, structuré, militarisé. Les deux camps l’ont compris avant le reste du champ politique, et ils ont bâti, chacun de leur côté, une infrastructure numérique de guerre.
Du côté de l’extrême droite, Saqué décrit un écosystème cohérent, complémentaire et redoutablement efficace. L’empire Bolloré en constitue l’épine dorsale institutionnelle : ses chaînes et ses journaux fonctionnent en relais, l’un lançant la polémique, l’autre la commentant, le troisième interpellant les politiques. En parallèle, les militants occupent les espaces que les médias classiques n’atteignent pas : forums, sites imitant le journalisme, comptes anonymes, bots.
L’historien des médias Alexis Lévrier résume le résultat :
“Jamais dans notre histoire les thématiques de l’extrême droite n’avaient été portées par des médias si nombreux et si complémentaires.”
Une étude du MIT Media Lab rappelle le substrat technique de cette efficacité : sur les réseaux sociaux, un mensonge se propage en moyenne six fois plus vite que la vérité. Les algorithmes récompensent l’outrance. Les extrêmes l’ont compris et en ont fait une arme.
Dans leur livre, Belaïch et Pérou révèlent une infrastructure tout aussi organisée, moins connue du grand public, mais fonctionnant selon une logique identique. Bastien Parisot, responsable des campagnes numériques du mouvement d’extrême gauche, a constitué ce que des militants surnomment “la liste des 100 trolls” : une boucle de comptes militants très actifs, sur laquelle il “donne des mots d’ordre et lance des assauts”. Une ancienne salariée du siège explique le mécanisme :
“Ça sert à aiguiller les flux, à faire monter des sujets. Ensuite, ça ruisselle.”
Faux comptes, vidéos tronquées, articles détournés, campagnes de dénigrement coordonnées : les outils sont identiques. Lors des législatives de 2024, quand “l’extrême gauche” purge ses opposants internes, “son armée numérique mène la guerre, détournant des articles de presse ou tronquant des vidéos pour les disqualifier”. Contre Alexis Corbière dans son fief de Montreuil, des comptes anonymes inondent X d’une vidéo mensongère lui attribuant des propos qu’il n’a pas tenus. Peu importe qu’il démente, le flux est lancé. “Il y a cette culture du faux compte à “’l’extrême gauche”, raconte une ancienne salariée du siège. Certains en ont deux, trois… On ne se dit pas forcément qui est qui, chacun part dans son délire.”
Depuis la reprise de Twitter par Elon Musk, le substrat de droite de ce réseau a également explosé : les insultes homophobes ont augmenté de 40 %, les insultes antisémites de 60 %, et les insultes racistes de près de 200 %. Les deux machineries, aux extrêmes gauche et droite, opèrent sur un terrain que les plateformes ont délibérément rendu favorable à l’outrance.
Ce qui frappe, dans les deux cas, c’est la logique de punition collective. Quiconque ose s’opposer, douter, enquêter, se retrouve exposé à un déluge qui dépasse toute proportion. Manon Le Bretton, ancienne cadre LFI, témoigne : “Même l’extrême droite ne m’a jamais attaquée comme ça”, racontent souvent ceux qui ont subi les foudres insoumises. Cette phrase dit tout : la violence numérique de l’extrême gauche a atteint un niveau tel que ses victimes la comparent défavorablement à celle de l’extrême droite. Chef de meute, Mélenchon désigne l’adversaire, donne les angles d’attaque et laisse ses soldats passer à l’assaut. Sur les réseaux sociaux, c’est une véritable armée numérique qui agit, la description que font Belaïch et Pérou du fonctionnement de cette machine est celle d’un état-major, non d’un mouvement politique.
Le citoyen ordinaire qui observe ces campagnes de loin en tire une conclusion logique, et dévastatrice pour la démocratie : il vaut mieux se taire. Ne pas tweeter. Ne pas signer de pétition. Ne pas publier d’analyse. La majorité silencieuse n’est pas silencieuse par indifférence, elle l’est par apprentissage de la peur.
III. La peur comme instrument de gouvernance
La peur n’est pas un effet secondaire des méthodes des deux formations. Elle en est l’instrument central, délibérément entretenu parce qu’il est efficace.
Dans le champ social large, l’extrême droite terrorise ceux qui s’exposent. Avocats, journalistes, militants associatifs, élus locaux, tous sont susceptibles de devenir des cibles. Le maire de Saint-Brevin-les-Pins, Yannick Morez, voit sa maison incendiée après avoir annoncé la réinstallation d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile. Il démissionne. L’objectif est atteint : décourager les autres. Des avocats comme Mireille Damiano, Lucie Simon ou Arié Alimi dénoncent depuis des années les menaces de mort reçues de l’extrême droite. Saqué note que les journalistes “ont peu à peu accoutumé à ces techniques mafieuses d’intimidation”, et que cette accoutumance est elle-même le signe d’une victoire. Quand l’inacceptable devient habituel, le seuil de résistance s’effondre.
Au sein de “l’extrême gauche”, la peur opère différemment, mais avec la même efficacité. Elle vise des membres de la société civile mais également les membres du mouvement lui-même, pour en faire des instruments dociles. Un parlementaire du mouvement “d’extrême gauche”, le formule avec une franchise désarmante :
“Tout le monde sait qu’il ne faut pas s’engueuler avec Jean-Luc, sinon t’es mort. Les gens ont la boule au ventre.”
Résultat concret : un ancien militant purgé raconte que ses anciens camarades “évitent [ses] couloirs” à l’Assemblée et lui donnent “rendez-vous dans des cafés plus loin”. Un autre précise : “Je ne peux pas aller aux anniversaires de mes potes insoumis du premier cercle parce qu’ils ont peur d’être vus avec moi.” L’ancienne députée Muriel Ressiguier, qui avait mené une commission d’enquête sur l’ultra droite, résume la double peine vécue : “J’ai reçu des menaces de mort… Je n’ai eu aucune aide de leur part, ils ne m’ont jamais défendue.” Menacée par l’extrême droite pour son travail d’investigation sur elle, abandonnée par son propre camp. Ce n’est pas une scène de roman totalitaire. C’est la vie quotidienne d’une élue française.
L’ancien militant qui compare la dynamique à celle de l’URSS finissante ne fait pas dans la métaphore gratuite :
“Quand les gens ont peur, ils s’autocensurent et ils finissent par y croire. Un jour, Mélenchon va se prendre la réalité en face et va dire : “Mais pourquoi vous m’avez menti ?!” C’est le propre des autocrates : quand ils tombent, ils n’ont rien vu venir.”
La conjonction des deux peurs produit un phénomène que nous n’avons pas encore nommé collectivement. D’un côté, la crainte des représailles de l’extrême droite dissuade de s’exprimer publiquement sur certains sujets, immigration, identité, insécurité, sans être aussitôt réduit au silence ou instrumentalisé. De l’autre, la crainte des représailles de “l’extrême gauche” dissuade de critiquer certaines positions, sur le conflit israélo-palestinien, sur les méthodes internes, sur les dérives, sans être aussitôt taxé de «sioniste», de «traître», de «complice de l’extrême droite» ou de “fasciste”. Entre les deux feux, l’espace de parole calme et posée se rétrécit jusqu’à disparaître dans le brouhaha.
Les auteurs eux-mêmes ont constaté à leurs dépens ce que signifie enquêter dans cet étau. Ils ont dû convaincre leurs sources d’une chose élémentaire dans un pays démocratique, témoigner, en leur garantissant l’anonymat pour les protéger, non d’un État autoritaire, mais de leur propre parti politique.
IV. La purge : l’ennemi intérieur
Les régimes qui ont le plus à cacher traitent la dissidence interne avec la même brutalité que leurs adversaires externes. C’est une constante historique. Elle s’applique, à des degrés divers, aux deux formations étudiées.
Du côté de l’extrême droite, la purge est cosmétique et sélective. Le parti a théorisé sa “dédiabolisation”, afficher une façade présentable pour normaliser des idées qui ne l’ont pas été. Mais derrière le vernis, les candidats aux propos racistes, antisémites ou complotistes continuent d’être investis. Mediapart en a compté 106 aux législatives de 2024, dont 26 élus. Parmi eux, Christophe Bentz, qui estime que “distinguer les races est un travail de bon sens”, qualifiant cela de “travail scientifique”. Le mécanisme : on tolère les outrances en interne, on les fait taire en façade, et on accuse quiconque les documente de “manipulations politiques”. Quand Marine Le Pen refuse de reconnaître la responsabilité de la France dans la rafle du Vél d’Hiv, et que Jordan Bardella nie l’antisémitisme du fondateur de son parti, ce n’est pas une erreur de communication, c’est le signal adressé aux troupes que les lignes rouges n’existent que pour les autres.
Du côté de “l’extrême gauche”, la purge semble plus viscérale, plus personnelle, plus brutale. Belaïch et Pérou en ont documenté la mécanique avec une précision qui laisse sans voix. François Cocq, compagnon de route depuis la création du Parti de gauche, apprend son exclusion en direct sur un plateau de télévision, via un tweet public de Mélenchon. Charlotte Girard, co-rédactrice du programme présidentiel, reçoit pour toute réponse à ses années de travail : “Delap aurait honte de toi.” Hélène Franco, amie d’enfance : un “Adieu” laconique. Ceux qui avaient réclamé plus de démocratie interne reçoivent des messages du type : “Choisis bien ton camp, Xavier. Un coup de fil et vous sautez tous.” Georges Kuzmanovic résume la logique :
“Si même la sainte pouvait être flinguée, ça devenait très clair que tout le monde pouvait prendre une cartouche. Quelques critiques sur le fonctionnement et clac, il coupe la tête.”
Alexis Corbière, lui, a attendu d’être personnellement purgé pour reconnaître sa responsabilité dans le système qu’il avait contribué à construire : “On a fabriqué une machine censée abolir la Ve République qui a empoisonné la vie politique, et c’est devenu le lieu de protection d’un homme. J’en suis en partie responsable. On a mis sur pied un mouvement qui autorise ces dérives.”
Et ces dernières années “l’extrême gauche”, n’est pas en reste ne se cache plus de termes aux relents aussi nauséeux que ceux de Christophe Bentz en parlant de “racisés” ou “tout blanc, tout moche” pour catégoriser les citoyens français.
Ce qui rend ces mécanismes particulièrement toxiques pour l’espace démocratique, c’est qu’il ne se limite pas aux frontières internes du mouvement. Lors des législatives de 2024, “l’extrême gauche” mobilise des ressources considérables, campagnes SMS, envoi de militants depuis d’autres circonscriptions, pressions sur les sections locales, pour faire battre ses propres ex-membres dans leurs fiefs historiques. Dans les rues de Montreuil, fief d’Alexis Corbière, des militants tractent en scandant : “Corbière, un sioniste !” L’insulte politique, en pleine campagne électorale, dans une circonscription de Seine-Saint-Denis, est choisie pour son efficacité maximale depuis le 7 octobre. Elle n’a aucun rapport avec la réalité. Elle a tout rapport avec l’efficacité.
Ce que les deux formations partagent dans leur rapport à la purge, c’est la transformation du contradicteur en ennemi. Dans les deux cas, celui qui doute, qui nuance, qui pose des questions devient une menace existentielle, un traître à neutraliser. Cette logique binaire, avec nous ou contre nous, est l’opposé exact de ce que requiert un débat démocratique sain. Elle contamine l’espace public au-delà des seuls militants : l’électeur qui hésite, le citoyen qui cherche, le journaliste qui questionne apprennent vite que l’hésitation elle-même est suspecte.
V. La démocratie : une parenthèse, un obstacle
C’est le point le plus grave, parce qu’il touche à la nature profonde des deux projets politiques.
La démocratie française est aujourd’hui menacée sur ses deux flancs simultanément, et c’est précisément cette simultanéité qui rend le danger si difficile à nommer.
D’un côté, le risque est documenté, chiffré, assumé. Une étude d’experts en droit public du Parlement européen l’établit sans ambiguïté : “La France semble particulièrement mal placée pour résister à un processus de démantèlement des contre-pouvoirs qui serait organisé par une nouvelle majorité autoritaire.” La sénatrice Mélanie Vogel traduit ce diagnostic en calendrier : “Il faut dix-huit mois en France pour détruire l’État de droit.” L’extrême droite a déjà annoncé la couleur, affaiblissement du Conseil constitutionnel, modification du recrutement de la magistrature, privatisation de l’audiovisuel public. Ce ne sont pas des spéculations. Ce sont des positions déclarées, écrites, assumées.
De l’autre côté, le danger est moins institutionnel mais tout aussi réel dans ce qu’il révèle : une conception de la démocratie réduite à un instrument de conquête. Alexis Corbière, l’un des plus anciens compagnons de Mélenchon, le reconnaît lui-même : “On a fabriqué une machine censée abolir la Ve République qui a empoisonné la vie politique, et c’est devenu le lieu de protection d’un homme.” Selon son analyse rétrospective, “une équipe de cadres convaincus que la démocratie au sein des partis est une lourdeur dont il faut se libérer, car seule compte la conquête du pouvoir”. Claude Debons, cofondateur du Parti de gauche, dit lui même : “Il serait dangereux pour la France. Ce type n’accepte pas qu’il y ait des résistances.” Un parlementaire toujours membre du mouvement va plus loin encore, avec une honnêteté désarmante : “Parfois, je me dis qu’on peut nous comparer à une secte. Il arrive à faire que les gens deviennent fous. Normalement, tu n’autorises personne à te traiter comme ça. Même ta mère ou ton père ne peuvent pas te faire ramper comme ça. Y compris moi.”
Ce que ces deux portraits mis en regard révèlent n’est pas une équivalence morale, les menaces ne sont pas de même nature. Mais ils partagent une logique commune et dévastatrice : dans les deux cas, la démocratie n’est pas une valeur. C’est un obstacle. D’un côté, on prévoit de la contourner par décrets et dissolutions. De l’autre, on l’a déjà suspendue au nom de la cause. Et pendant que les deux bords s’affrontent en se désignant mutuellement comme le seul vrai danger, personne ne surveille ce qu’ils sont en train de faire ensemble : vider le mot “démocratie” de tout contenu réel, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la façade.
Ne pas accepter les résistances : l’historien Johann Chapoutot rappelle que les partis autoritaires, une fois au pouvoir, ne s’adoucissent pas, ils se radicalisent, précisément parce que les résistances s’amenuisent et que plus rien ne les contraint.
L’effet combiné des deux dynamiques est redoutable : ils contribuent chacun, à leur manière, à désenchanter les citoyens vis-à-vis des institutions démocratiques. L’extrême droite par sa rhétorique “anti-système” qui délégitime toute institution indépendante ; “l’extrême gauche” par son mépris pratique des procédures démocratiques qu’il prétend défendre et son concepte de “Nouvelle France”. La démocratie se retrouve attaquée simultanément par ses deux flancs, par ceux qui la refusent au nom de la nation, et par ceux qui la suspendent au nom de la révolution.
VI. La novlangue : des mots pour désigner l’ennemi
Orwell l’avait compris dans 1984 comme dans son essai Politics and the English Language : “Si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée.” Les deux formations ont fait de la bataille sémantique un axe stratégique central, et elles y ont toutes deux réussi avec une efficacité inquiétante.
Du côté de l’extrême droite, Saqué documente comment un vocabulaire entier, issu de groupuscules marginaux, a colonisé le débat public mainstream : “ensauvagement”, “grand remplacement”, “wokisme”, “islamo-gauchisme”, “bien-pensance”. Ces mots ne décrivent pas une réalité, ils la construisent. Ils ne nomment pas un phénomène, ils désignent un ennemi. La stratégie est consciente et théorisée : on parle ouvertement d’un combat “métapolitique” visant à “ouvrir la fenêtre d’Overton”, à déplacer vers l’extrême droite ce que l’opinion considère comme acceptable et discutable. Vincent Bolloré le revendique en privé sans détour : “Je me sers de mes médias pour mener mon combat civilisationnel.” Ce n’est pas de la politique ordinaire. C’est de l’ingénierie du consentement. L’historien des médias Erwan Lecoeur en tire la conséquence la plus alarmante :
“Il y a des termes qui ont été créés par des groupuscules qui sont maintenant considérés comme normaux. Cela permet à des loups solitaires de se sentir poussés à agir, ce qui n’était pas le cas il y a vingt ans.”
Du côté de “l’extrême gauche”, le vocabulaire de la trahison et de l’impureté joue le même rôle structurant. “Traître”, “sioniste”, “poison de la trahison”, “saboteur”, “raciste”, ces mots sont utilisés non pour décrire des réalités politiques vérifiables, mais pour exclure, disqualifier, punir jusqu’à slalomer avec la loi. Lors des purges de 2024, Rima Hassan publie : “Aux sionistes qui me lisent je veux leur dire vous êtes pour nous ce que les nazis étaient pour vous. Et ça vous suivra et hantera jusqu’à la fin des temps, jusqu’à la dernière goutte de sang, nous résisterons.” Des militants insoumis tractent contre Alexis Corbière en le qualifiant de “sioniste”, mot qui fonctionne ici comme une insulte absolue, un marqueur d’infamie, indépendamment de tout contenu factuel au relent de la sombre propagande de 33 à 49.
L’effet des deux côtés est identique : une fois que les mots d’exclusion sont en circulation, ils créent une réalité sociale autonome. On n’a plus besoin de prouver que quelqu’un est un traître, il suffit de l’appeler ainsi assez souvent et assez fort pour que ses anciens alliés s’éloignent de lui par précaution. Tout comme être affublé de “facho” à la première prononciation de France ou drapeau bleu-blanc-rouge.
Mais l’arme ultime de cette novlangue est le concept de “bien-pensance” qu’il soit exprimé, implicite ou induit. Au nom de la bien-pensance, les deux côtés enfoncent le clou en déstabilisant les valeurs de la France. C’est un combat émotionnel auquel, seul les plus ancrés, savent résister.
Ce parallèle révèle quelque chose d’essentiel sur l’état du débat public français. L’espace entre les deux novlangues, entre “wokiste” ou “sioniste”, entre “islamo-gauchiste” ou “traître”, est l’espace où le débat calme et posé est supposé exister. Mais cet espace se rétrécit chaque année. Toute personne qui s’y aventure sans adopter les codes de l’un ou l’autre camp se retrouve immédiatement recadrée, étiquetée, sommée de choisir ou menacé. L’intellectuel qui dit à la fois que l’immigration est un sujet légitime et que les solutions proposées par l’extrême droite sont dangereuses sera taxé d’islamo-gauchiste par les uns et de complice de l’extrême droite par les autres. Le journaliste qui enquête à la fois sur les dérives des Extrêmes sera attaqué des deux côtés simultanément, comme Belaïch et Pérou l’ont expérimenté.
Le résultat visible est une pauvreté croissante du débat public. Non par manque d’intelligence ou d’engagement civique, mais parce que le prix personnel à payer pour s’exprimer honnêtement devient trop élevé pour la grande majorité.
VII. L’antisémitisme : le spectre des deux côtés
Les deux enquêtes abordent la question antisémite avec une franchise que le débat public français a jusqu’ici eu du mal à soutenir : elle est présente, à des degrés différents et selon des logiques différentes, dans les deux formations.
Du côté de l’extrême droite, la démonstration de Saqué est rigoureuse et sourcée. Le parti a été fondé par d’anciens collaborationnistes et miliciens pétainistes. Jean-Marie Le Pen a qualifié les chambres à gaz de “point de détail de l’histoire”. Marine Le Pen a refusé en 2017 de reconnaître la responsabilité de la France dans la rafle du Vél d’Hiv, position qualifiée par les historiens de révisionniste. En 2023, Jordan Bardella affirme sur BFMTV : “Je ne crois pas que Jean-Marie Le Pen était antisémite”, avant de concéder une “maladresse” face à la polémique.
Belaïch et Pérou documentent une dérive à gauche qui, si elle est d’une nature et d’une intensité différentes, n’est pas moins réelle. Depuis le 7 octobre 2023, Mélenchon a adopté une stratégie délibérée qui instrumentalise le conflit israélo-palestinien à des fins électorales internes, quitte à alimenter une confusion grave entre critique de la politique israélienne et hostilité aux Juifs. Les exemples sont accumulés avec soin par les auteurs. Le 13 mai 2024, Mélenchon déclare que “l’accusation d’antisémitisme est devenue vide de sens et purement politicienne”. Après le viol antisémite d’une enfant de 12 ans, il interroge si les agresseurs “ont conscience qu’ils commettent un crime”, sans jamais nommer le caractère antisémite de l’acte. Le 25 février 2025, il somme la “diaspora” de protester, rendant les Juifs français comptables de la politique d’un État étranger.
Un sondage Ipsos révèle le résultat de cette atmosphère : 20 % des sympathisants de LFI jugent souhaitable le départ des Juifs de France, contre 12 % pour la population générale. Un député insoumis concède avec une honnêteté rare : “On a une hyperréactivité sur la moindre agression contre des musulmans alors qu’on est plus lents, moins en meute, sur l’antisémitisme.” Alexis Corbière, atterré par une affiche de campagne LFI reprenant les codes de la caricature antisémite nazie, résume ce qu’il observe :
“Dans quel jus ils baignent pour faire ce genre de conneries ? Ils n’ont aucune culture politique, rien n’a existé avant eux. Pour eux, la lutte contre l’antisémitisme c’est un truc de bourgeois.”
Ce qui est le plus dangereux n’est pas tant la comparaison entre les deux formes d’antisémitisme que la manière dont elles se servent mutuellement d’alibi. L’extrême droite accuse “l’extrême gauche” d’antisémitisme pour se donner une respectabilité républicaine qu’il n’a pas. Et vis versa, “l’extrême gauche” accuse l’extrême droite d’antisémitisme pour faire oublier ses propres dérives. Dans cet échange d’accusations croisées, la question réelle, en l’occurence la progression alarmante des actes antisémites en France, disparaît. Les victimes sont transformées en enjeu rhétorique. Et ceux qui voudraient en parler sérieusement, sans parti pris, se retrouvent immédiatement soupçonnés de servir l’un ou l’autre camp.
Conclusion : quand le débat démocratique meurt pris en étau
Voici ce que ces deux livres, lus ensemble, nous permettent de comprendre avec précision : nous ne sommes pas simplement face à une polarisation politique ordinaire. Nous sommes face à la destruction méthodique, bilatérale, des conditions qui rendent le débat démocratique possible.
Un débat démocratique requiert des acteurs qui acceptent que leur position soit contestée sans être détruits pour cela. Il requiert des journalistes qui puissent enquêter sans disparaître des réseaux sociaux par précaution. Il requiert des auteurs qui puissent publier sans risquer des menaces de mort ou des campagnes de décrédibilisation avant parution. Il requiert des citoyens qui puissent s’exprimer publiquement sans avoir à choisir leur camp sous peine de représailles des deux bords.
Aucune de ces conditions n’est aujourd’hui pleinement réunie en France.
Le résultat est visible et mesurable : une majorité silencieuse qui a appris à se taire, non par désintérêt, mais par calcul de survie sociale et professionnelle. Des médias qui osent moins, qui édulcorent, qui évitent les sujets à double tranchant. Des sources qui parlent dos au mur dans des cafés. Des auteurs sous protection policière, et des militants qui craignent d’être vus avec leurs anciens camarades.
Sur chaque face de la pièce, la fin a justifié les moyens, et les moyens ont détruit la fin. Le militant Julien Poix, qui a quitté LFI en 2023, le résume avec une lucidité qui s’applique bien au-delà de son mouvement : “On tient aussi en se disant que c’est pour la cause, et vous en arrivez comme ça à faire des choses contre votre volonté.”
Le pasteur Niemöller, cité dans le livre de Saqué, dit : “Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester.” Elle s’applique dans les deux sens. L’intimidation qui cible une journaliste d’investigation de gauche et celle qui cible une avocate défendant des migrants procèdent du même mépris pour le contradicteur. La différence est de degré, non de nature.
Ce texte n’est pas un appel au fatalisme. Il est un appel à la précision. Nommer exactement ce qui se passe, deux formations qui appliquent les mêmes méthodes d’intimidation et produisent ensemble un silence qui les arrange toutes les deux, est la première condition pour y résister. La majorité silencieuse n’a pas à rester silencieuse. Mais pour parler, il lui faut un espace. Et cet espace, aujourd’hui, est celui que nous devons collectivement décider de rouvrir et de défendre, contre les deux meutes à la fois.
Le sociologue Franck Rebillard l’a formulé avec précision à propos des médias, mais la formule vaut pour l’ensemble du débat public : “Les médias ne disent pas ce qu’il faut penser, mais ce à quoi il faut penser.” Quand les deux extrêmes imposent simultanément leurs agendas, leurs ennemis, leurs mots et leurs règles du jeu, ce qu’ils éliminent n’est pas seulement tel ou tel point de vue, c’est la capacité même à penser hors de leurs catégories. C’est cela, l’étau. Et c’est cela qu’il faut nommer pour pouvoir, enfin, s’en libérer.
“L’audace de croire que “liberté”, “égalité” et “fraternité” ne sont pas des signifiants vides de sens sur les façades de nos mairies.” C’est ainsi que Saqué conclut son livre. Elle a raison. Mais cette audace ne peut s’exercer que si l’on est prêt à regarder en face tous ceux qui, de gauche comme de droite, travaillent à vider ces mots de leur sens, par la peur, la menace, la meute, et le silence qu’ils imposent.
NDLR : Depuis 2023, date de sortie du livre de Salomé Saqué, les publications et déclarations de “l’extrême gauche” se sont multipliées et crystalisent voir fracturent le débat citoyen.
Complilation à partir de “Résister“ de Salomé Saqué (Payot, 2023) et “La Meute“ de Charlotte Belaïch et Olivier Pérou (Flammarion, 2026)
Un essai comparatif
