Le refuge des hommes sous le ciel du Sud-Ouest : le Périgord

Sculpture en papier mâché et papier plié représentant un paysage panoramique du Périgord et de la Dordogne. Au premier plan, un marché traditionnel avec des étals de noix et de châtaignes. Au second plan, la rivière Dordogne serpente entre des falaises calcaires, des forêts de chênes, des châteaux médiévaux et un château troglodytique. À droite, une falaise abrite une grotte préhistorique éclairée et une petite rapiette (lézard) sculptée sur la pierre. Lumière dorée de fin d'après-midi.

Le Périgord fait partie de ces terres qui transpire les origines. Appelé aussi la Dordogne en 1790, ce département du Sud-Ouest de la France, est niché dans les vallées de la Nouvelle‑Aquitaine. Au cœur du Sud-Ouest, traversé par la rivière Dordogne, ce territoire s’étire entre forêts de chênes, plateaux silencieux et villages qui racontent l’histoire. On y arrive en serpentant sur les petites routes, et l’on comprend vite que tout ici invite à ralentir, à regarder, à sentir, à écouter.

Sous cette douceur apparente, la Dordogne porte une histoire dense, ancienne, remontant jusqu’aux origines de Sapiens.

Bien avant les cartes et les frontières, ces terres étaient déjà habitées. De nombreux sites préhistoriques, comme les grottes de Lascaux, du Font-de-Gaume, de Rouffignac ou encore l’Abri de Cro-Magnon, font de la Dordogne l’un des berceaux de l’art pariétal en Europe et centre de recherches archéologiques pour mieux comprendre nos origines. Les animaux peints, gravés sur la roche, au fond des grottes, semblent encore en mouvement. Comme si les premiers habitants du monde avaient voulu laisser ici une trace essentielle : celle du regard.

Ce seront ensuite les Pétrocores : peuple gaulois dont le nom résonne encore dans celui de la région. Puis viennent les Romains, les chemins, les villas, les premières villes organisées. Et déjà, cette impression que le territoire sert de passage autant que de refuge.

Au Moyen Âge, le Périgord devient une terre de châteaux et de rivalités. Les forteresses surgissent sur les hauteurs, surveillant les vallées. La guerre de Cent Ans laisse ici des traces profondes : villages fortifiés, forts accrochés dans les falaises, bastides, églises robustes, tout paraît avoir été construit pour résister au temps autant qu’aux hommes.

Au fil des siècles, les petites villes structurent le territoire, chacune avec sa tonalité, comme les fragments d’un même récit. Le Périgord se distingue en couleur. Quatre villes particulièrement connues sont celles qui marquent chacune de ces couleurs :

  • Périgueux : la capitale du Périgord Blanc, ville d’art et d’histoire avec la pierre claire des rues et la silhouette byzantine de la cathédrale Saint-Front et son passé gallo‑romain. C’est le cœur administratif et historique, plus urbain et structuré.
  • Sarlat‑la‑Canéda : joyau du Périgord Noir, cité médiévale aux ruelles ocres, très prisée des touristes et des gourmands. C’est le Périgord des ombres, des pierres anciennes et des lumières profondes.
  • Bergerac : capitale du Périgord Pourpre, au bord de la Dordogne, renommée pour son vin d’où sa couleur, mais aussi pour son vieux quartier et son image de “ville de Cyrano”. 
  • Brantôme : surnommée la « Venise du Périgord », petite cité verte traversée par la Dronne, avec son abbaye et son pont au‑dessus de l’eau. C’est le Périgord vert, le plus rural, le plus secret, le plus forestier.

La vie quotidienne est aussi paysanne. On cultive ce que la terre veut bien offrir, on élève, on échange, on survit parfois plus qu’on ne prospère.
Dans les villages, la vie passe avec une simplicité presque obstinée. On cuisine en prenant le temps, on parle peu mais juste. La gastronomie ici n’est pas un décor, elle est une continuité naturelle du paysage. Le Périgord est réputé pour sa cuisine généreuse et sortie de la terre : canards et oies, foie gras, confits, truffes noires, cèpes, châtaignes, noix et fraises de plein champ. Les vins de Bergerac et de Monbazillac, souvent doux ou liquoreux, accompagnent à merveille les plats locaux, tandis que les marchés de villages et les « marchés au gras » rythment une vie sociale centrée sur le partage et la convivialité. 

Le parler traditionnel est un patois occitan, plus précisément le périgourdin, une variété du limousin.  Si sa pratique quotidienne a beaucoup reculé, on en retrouve encore les traces dans les noms de lieux, les expressions locales et quelques initiatives de revitalisation linguistique.

Si vos pas de promeneurs vous mènent au cœur d’une fête d’un village, il n’est pas rare que vous trouviez sur les tables, sortis des bouyricous, la terrine de pâté de Périgueux avec sa croûte légèrement dorée, d’où sortent des petits morceaux de foie gras et de truffe noire, à côté d’une salade périgourdine s’étalant, verte et généreuse, avec ses lardons croustillants, ses noix craquantes et ses œufs pochés dont le jaune coule lentement sous la fourchette. 

Un peu plus loin, des cèpes et des oronges dansent dans une poêle encore chaude, baignés d’huile et d’ail, tandis qu’un confit de canard et ses cuisses dorées attend ses pommes de terre sarladaises. Des convives plongeant du cabécou dans un pot de miel posé là exprès, et le petit fromage se faisant douceur sur la langue, comme un baiser de lait froid.

Entre deux verres de vin de Bergerac, une coupe de fraises du Périgord rouges et juteuses, trempées dans un peu de Monbazillac et les noix, cassées nettes entre les mains, roulant sur la table comme des petits trésors tombés d’un vieux coffre, rappelant que, dans ce pays, la fête est autant dans le geste que dans la saveur. 

Et courant partout avec des cris de joie, les drôles bafaillant comme des pies, rouges et suant sous le cagnard, essayant de choper des rapiettes. Plus loin, à l’ombre des careyrous, les petits vieux en train de ronquer ou de rouméguer. Encore attablée, une drôlesse en train de sucer ses doigts et pleurnichant à sa mère “boudiou ça pègue le millassou !

La Dordogne regorge de légendes liées à ses châteaux, ses forêts et ses grottes : histoires de seigneurs maudits, de princesses perdues, de bêtes fantastiques ou de trésors cachés au fond des gouffres.  Ces récits, transmis oralement, contribuent à l’atmosphère presque mystique d’un pays où l’homme, la nature et l’histoire se mêlent dans un permanent « grand récit » rural et mystérieux.

Et pour finir en beauté, citons une des répliques célèbres de Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, non pas sa fameuse tirade du nez, mais celle-ci :

Moi, c’est moralement que j’ai mes élégances : n’écrire jamais rien qui de soi ne sortit. Et, modeste d’ailleurs, se dire : Mon petit, sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! Je vous parle, en effet, d’une vraie altitude.

dessin d'enfant de 1953 pour illustrer le conte de leberou, un homme recouvert d'une peau de mouton.
leberou

Le conte du Lébérou

AUTREFOIS, dans nos campagnes du Périgord, il se racontait beaucoup d’histoires. Des histoires de lébérou surtout : le lébérou, homme ou femme, s’habillait d’une peau de bête et parcourait neuf communes pendant neuf ans. Il y avait aussi la chasse volante, grand bruit qui passait la nuit dans le ciel.
Et puis, encore, la sauce vieille, le léti, et bien d’autres histoires.

Peut-être, désirez-vous savoir ce que faisait le lébérou ?
Il était une femme dont le mari sortait chaque soir, la nuit venue, pour ne rentrer que vers minuit. Intriguée, elle voulut se rendre compte de l’endroit où il allait.

Un soir, elle le suivit tout doucement. Elle le vit gratter le fumier et en retirer une peau de mouton dont il se recouvrit. Puis, il parcourait la campagne, rôdait autour des maisons à la recherche d’un homme plus fort que lui. Alors tous deux se battaient, le lébérou cherchant à prendre une goutte de sang.

S’il y arrivait, il n’était plus lébérou. Sa carrière était terminée. Son adversaire malheureux prenait sa place et devenait lébérou.
Aussi les gens ne sortaient pas, la nuit tombée, en décembre, de crainte de rencontrer le lébérou.

Enfantines, brochure écrite par les enfants – 1953

LEXIQUE
drôle / drôlette / drôlesse : enfant
bafaille : bavard.
bouyricou : panier traditionnel en osier.
cagna / cagnard : grosse chaleur, soleil très fort
careyrou : petite ruelle, petit chemin
pèguer : coller, être collant
rapiette : petit lézard
ronquer : dormir, ronfler
rouméguer : râler
millas / millassou : gâteau à base de potiron ou de farine de maïs selon les usages locaux
Boudu ! : exclamation de surprise
Ça pègue ! : ça colle