Une ville qui ne dort jamais : Paris

Une maquette miniature en argile et papier mâché représentant un Paris historique et poétique. À gauche, des maisons médiévales à colombages bordent des rues pavées animées de petits personnages. Au centre, un canal en résine bleue est traversé par des ponts et navigué par des péniches. À l'arrière-plan, s'élèvent les tours de la cathédrale Notre-Dame et la tour Eiffel sous un ciel parsemé de petits nuages en relief.

Il existe des villes qui semblent avoir été bâties pour être regardées. Paris, elle, a surtout été vécue. Derrière les façades élégantes et les monuments que le monde entier photographie, il y a une autre histoire : celle des faubourgs, des ouvriers, des artistes, des marchands ambulants, des gamins des rues, des nuits sans sommeil, des révolutions et des guerres…

Au Moyen Âge, Paris est déjà une ville dense, agitée, enfermée derrière ses murailles dont les anciennes portes se trouvent aujourd’hui en plein centre.

Les rues y étaient si étroites que deux charrettes pouvaient difficilement s’y croiser. Certaines venelles ne voyaient presque jamais le soleil. Les maisons, hautes et penchées, semblaient vouloir se toucher d’un côté à l’autre de la rue. Les étages supérieurs avançaient au-dessus du vide, soutenus par des poutres de bois noircies par le temps et la fumée. Les enseignes grinçaient au vent. Les pavés étaient irréguliers, glissants, souvent couverts d’un mélange de boue, de paille, de déchets et d’eaux usées.

On vivait dans une proximité permanente : les artisans travaillaient porte ouverte, les enfants couraient entre les étals. On y trouvait une multitude de petits métiers : relieurs, taverniers, écrivains publics, porteurs d’eau, savetiers. Dès l’aube, ça criait, ça marchandait, ça vivait serré. Les marchands ambulants vendaient leurs services en criant dans la rue : la “marchande d’allumettes, d’amadou, d’zalumettes, de briquets, de brûle-tout”, le rempailleur, l’étameur, le frotteur, le raccommodeur de porcelaine, le carreleur de souliers, le “marchand d’habits, vieux habits, vieux galons, vieux chapeaux” ; les vendeurs de mouchoirs, de cartons, de paniers, de toile cirée, de parapluies et parasols, ou encore le “marchand de chaînes de montres”.
Les cloches réglaient le rythme des journées. Les processions religieuses traversaient les rues encombrées. Les cafés et gargotes débordaient jusque sur les pavés.

Les odeurs formaient une géographie invisible des quartiers : cuir tanné, poisson, cire d’église, soupe, fumier, linge humide, charbon, parfois l’odeur lourde de la Seine à marée basse. Autour de la Cathédrale Notre-Dame de Paris, le tissu urbain était extraordinairement dense. Là où s’ouvre aujourd’hui le grand parvis, il existait un lacis de maisons, d’échoppes, de petites places et de ruelles anciennes. Certaines constructions étaient littéralement adossées à la cathédrale. Le monument surgissait presque au dernier moment, écrasé par le voisinage des habitations.

Et pendant ce temps, la Seine transporte le bois, le vin, les animaux et les rumeurs du royaume. Les cloches rythment les journées, tandis que le fleuve reste l’artère essentielle par laquelle arrivent les marchandises. Elle monte, elle descend, elle déborde… elle charrie. “Les bords de la rivière sont couverts d’hommes, de chevaux, de tonneaux, de cris et de fumée. On y jette tout ce que la ville rejette.” Louis-Sébastien Mercier.
Honoré de Balzac en parle en ces termes : “La Seine roule une boue jaune entre ses quais noirs.”
Pour Victor Hugo, “Paris est né, comme Venise, de l’eau”. Pour lui, la Seine est presque un personnage : mouvante, populaire, nourricière et menaçante à la fois.

Mais Paris ne tarde jamais à déborder de ses limites.

Les siècles passent, les faubourgs s’étendent. Dans l’est parisien, les ouvriers s’entassent dans des logements étroits où l’on vit souvent à plusieurs familles. On travaille dur, longtemps, dans les ateliers, les imprimeries, les manufactures ou les marchés. C’est là que naît peu à peu la figure du «titi parisien» : gamin débrouillard, moqueur, insolent parfois, toujours vif. Gavroche avant Gavroche. Une silhouette maigre, casquette sur la tête, capable de parler argot avant même de savoir écrire correctement.

Contrairement à une idée reçue, les bourgeois habitaient “l’étage noble”, le premier étage, le plus prisé : plafond plus haut, davantage de lumière, peu d’escaliers à grimper, moins de nuisances et à l’abri des débordements de la Seine… Plus on montait, plus les logements devenaient petits, sombres et modestes. Les combles et mansardes accueillaient souvent domestiques, ouvriers, étudiants ou familles pauvres.

Paris développe aussi son propre langage. On ne travaille pas, on “charbonne”. Quelqu’un d’ennuyeux devient un “raseur”, un policier un “flic”, et un bistrot un “rade”. Dans les rues populaires, l’argot circule comme une seconde musique de la ville.

La nuit, la ville change de visage. L’éclairage public est faible et inégal. Les lanternes diffusent une lumière jaune, fragile, laissant des pans entiers dans l’obscurité. Les rues deviennent plus dangereuses : voleurs, bandes, misère, prostitution et maladies font partie du quotidien. Les épidémies de choléra du XIXe siècle révèlent brutalement l’insalubrité du centre ancien. Dans certains immeubles surpeuplés, plusieurs familles partagent une seule pièce et les épidémies se propagent très rapidement.

Napoléon III déclare en 1850 : “Paris est bien le cœur de la France ; mettons tous nos efforts à embellir cette grande cité, à améliorer le sort de ses habitants. Ouvrons de nouvelles rues, assainissons les quartiers populaires qui manquent d’air et de jour, et que la lumière bienfaisante du soleil pénètre partout dans nos murs“. À partir de 1853, il chargera le baron Georges-Eugène Haussmann de transformer et assainir Paris.

Les vieux quartiers sont éventrés pour faire naître de grandes avenues droites, bordées d’immeubles de pierre claire, sous lesquels sont créés les réseaux d’égouts et d’adduction d’eau afin d’assainir la ville. Les anciens passages, les ruelles médiévales et certaines cours populaires disparaissent sous les travaux. Paris change de visage, et les habitants des faubourgs s’éloignent du centre, remplacés peu à peu par la bourgeoisie parisienne et les grands magasins, dont l’ambiance est si bien décrite par Émile Zola dans son œuvre : “Au bonheur des dames“, “L’Assommoir“, “Nana“, “Le ventre de Paris” ou encore “La bête humaine“…

À travers les grands boulevards haussmanniens et l’apparition des immenses magasins modernes, les petites boutiques étroites, les artisans et les vieux commerces de quartier engloutis par les “cathédrales du commerce” pleines de lumière, de tissus, de verrières et de foule. Chez Zola, la ville fascine autant qu’elle inquiète ; elle attire les rêves, les fortunes et les désirs, tout en écrasant ceux qui n’arrivent pas à suivre son rythme.

Des milliers d’habitants furent déplacés. Les ruelles disparurent pour laisser place à des axes plus larges, à des bâtiments administratifs, à des perspectives aérées et à une volonté nouvelle : faire entrer l’air, la lumière, la circulation… et aussi le contrôle politique dans le vieux Paris.

Et pourtant, cette âme populaire, l’image d’Épinal de Gavroche, l’ambiance des cabarets ou encore l’Hôtel du Nord survivent, se déplacent.

Dans les quartiers, l’argot circule toujours et protège de la police grâce à un vocabulaire spécifique, resté très riche : “condé, schmitt, keuf”… Le verlan, né au XVIIIe, s’y développe et redevient, dès les années 70, une langue codée pour se reconnaître, appartenir à un groupe : “chelou”, “meuf”, “teuf”, “ouf”, “relou”. Une façon pour les nouvelles générations de fabriquer leur propre code, leur identité, comme Paris l’a toujours fait.

À Montmartre, les cabarets s’illuminent le soir venu. Les peintres, les poètes, les chanteurs et les ouvriers s’y croisent dans une même fumée de vin rouge et de cigarettes. On chante, on débat, on rit fort. Plus tard, Montparnasse devient à son tour le refuge des artistes, des écrivains et des exilés du monde entier. Paris attire alors ceux qui cherchent la liberté, la beauté, la modernité ou simplement une nouvelle chance.

La ville connaît aussi les révolutions, les barricades, la Commune, les guerres, les occupations, les épidémies, la résistance et la collaboration. Les habitants traversent tout cela avec une forme de résilience familière. On râle, on plaisante au bistrot, on s’organise en surface ou en sous-sol, le jour, la nuit, on court, on se cache, on manifeste…

L’Exposition universelle de Paris de 1889 transforme Paris en une scène mondiale. Le Champ-de-Mars devient un théâtre de verre, de fer et de lumière, où les nations viennent exposer leur puissance, leurs machines, leurs rêves. Au milieu de cette effervescence industrielle et festive s’élève une structure étrange, presque scandaleuse à l’époque : la Tour Eiffel. On la critique, on la moque, on la compare à une “chandelle de fer”, à une “cheminée d’usine plantée dans le ciel de Paris”. Pourtant, jour après jour, année après année, elle s’impose. Elle devient repère, promesse, vertige, symbole !

Et toujours, Paris s’éveille mais ne dort jamais.

Le matin, l’odeur du café monte des zincs des bistrots. On y trempe un croissant avant de partir travailler ou l’on s’achète un pain au chocolat. Dans les brasseries, on sert soupe à l’oignon gratinée, blanquette de veau, jambon-beurre, escargots, bouchée à la reine, tête de veau ou hareng-pommes à l’huile. Les desserts fleurissent dans les pâtisseries au gré des envies des rois ; la gastronomie française prend de l’essor, s’affine, se développe…
Les Halles, autrefois surnommées “le ventre de Paris”, nourrissent toute la capitale dans un vacarme permanent de charrettes et de cris.

Après le couchant, les quais de Seine brillent sous les réverbères de l’éclairage public. Les amoureux traversent les ponts, les derniers métros grondent sous terre, et les vieux immeubles haussmanniens observent en silence cette foule qui ne semble jamais vouloir s’arrêter complètement.

Dans certains p’tis cafés, on entend encore quelques expressions typiquement parisiennes : «Ça roule ma poule», «être fauché», «avoir la dalle» ou «se tirer», avec l’accent qui pointe sur les consonnes. Des mots populaires, rapides, souvent ironiques, comme la ville elle-même.

Et puis il y a les lieux qui résument Paris sans vraiment l’expliquer, comme une photographie qui dirait toute son histoire, le passé et le présent dans un seul cliché :

Montmartre, avec ses escaliers, ses vignes, son manège et ses peintres.
Le Jardin du Luxembourg, où les chaises vertes semblent appartenir au temps lui-même.
Le Pont Neuf, le plus vieux pont de la ville et son alignement avec le coucher de soleil.
Le métro, ses stations et ses tunnels qui racontent, à qui sait observer, les époques de sa construction.
Les Catacombes de Paris publiques ou interdites, où reposent sous terre des millions d’anciens Parisiens déplacés des vieux cimetières, comme si la ville avait dû empiler ses morts sous ses vivants pour continuer d’exister.
Le vieux réseau ferré de la Petite Ceinture, hors du temps, galerie à ciel ouvert des artistes de rue, vieilles gares oubliées et silence sous le parc Montsouris dégoulinant de verdure.
La place devant Notre-Dame, la nuit, dans une lumière tamisée où l’on sent les siècles dont elle a été témoin.
Les bouquinistes, en voie de disparition, et les quais de Seine devenus piétonniers.
Les églises de quartier, souvent glissées entre deux immeubles, les squares, les lycées historiques… l’ambiance en terrasse de café et le sorbet aux agrumes de Berthillon.

Quelques lignes ne suffisent pas à tout raconter. Paris change sans cesse, détruite puis reconstruite, élégante et brutale à la fois. Mais derrière les vitrines, les cafés et les façades alignées, il reste toujours quelque chose des anciens faubourgs : une manière de parler vite, de marcher vite, de rire même dans les difficultés. Sous son air anonyme, la ville sait, transpire, transmet ce que les âmes ont laissé en guise d’empreinte au détour d’une rue, sur un mur calcaire, au fond d’un parc ou dans une cave oubliée.

Une maquette en papier mâché et argile au style sombre, montrant une créature fantastique semblable à une gargouille géante émergeant de l'eau. Le monstre a des yeux rouges brillants et crache une substance vaporeuse en papier blanc vers une petite barque en bois éclairée par une lanterne. À l'arrière-plan, sous une pleine lune et un ciel brumeux, on distingue la silhouette médiévale de la cathédrale Notre-Dame de Paris et des maisons à colombages.


La légende de la Gargouille de la Seine

Il y a très longtemps, lorsque Paris n’était encore qu’une ville resserrée autour de son île, la Seine était dite habitée par une créature ancienne.
On l’appelait la Gargouille.

Certains disaient qu’elle vivait dans les eaux troubles du fleuve, entre les arches des ponts et les fondations de pierre. D’autres affirmaient qu’elle sortait les nuits de brouillard pour rôder dans les ruelles proches de la cathédrale, attirée par les eaux stagnantes, les odeurs, et les péchés des hommes.
Le monstre n’avait pas une seule forme. Parfois serpent, parfois dragon, parfois simple ombre mouvante sur les flots, il avalait les embarcations trop légères, faisait chavirer les barques des lavandières, et semait la peur parmi ceux qui vivaient au bord de l’eau.

Les habitants, pour s’en protéger, racontent qu’ils faisaient bénir leurs maisons et gravaient des croix sur les portes. Mais rien ne semblait vraiment l’arrêter.
Jusqu’au jour où, selon la tradition, un saint homme vint à Paris et affronta la bête non par la force, mais par la parole et la foi. La créature fut domptée, puis attachée symboliquement aux pierres de la cathédrale.

C’est ainsi, dit-on, que naquirent les gargouilles sculptées sur Cathédrale Notre-Dame de Paris : non pas comme de simples décorations, mais comme des monstres vaincus, condamnés à regarder la ville pour l’éternité, recrachant l’eau des toits pour ne plus jamais boire celle des hommes.