Terres de Brie et mémoires de rois : La Seine-et-Marne

Diorama en papier découpé et papier-mâché représentant la plaine de Brie au coucher du soleil, avec des champs de blé dorés, les tours de Provins, le château de Fontainebleau et Vaux-le-Vicomte sous un ciel dégradé de rose et d'orange.

Depuis les vitres d’un train quittant Paris, on aperçoit des plaines immenses, des champs de blé qui roulent sous le vent, des villages tassés autour d’un clocher, quelques silos, des peupliers au bord d’une rivière. Puis viennent les forêts. Et soudain, derrière l’apparente discrétion de cette terre, apparaît un monde ancien, immense, presque secret.

La Seine-et-Marne est le plus vaste département d’Île-de-France, un territoire si large qu’il semble parfois appartenir davantage à la campagne française qu’aux abords de la capitale. Ici, les distances comptent encore. Les saisons aussi. Les routes traversent des hectares de cultures céréalières, des fermes isolées, des hameaux dont les pierres portent encore les traces du temps rural.

Pendant des siècles, la vie s’est organisée autour de ces terres. Les habitants vivaient du blé, de l’orge, de l’élevage, des marchés et des foires. On travaillait dur dans les plaines de Brie, cette terre fertile qui a nourri Paris durant une grande partie de son histoire. Les journées commençaient tôt, dans l’odeur humide des étables et des champs labourés. Les villages vivaient au rythme des récoltes, des battages, des vendanges plus discrètes du sud du département et des grandes foires agricoles.

Au Moyen Âge, la Brie était déjà une région prospère. Les abbayes y possédaient des terres immenses, les routes commerciales traversaient le territoire, et Provins, aujourd’hui encore l’une des merveilles du département, trônait parmi les grandes cités marchandes d’Europe.

À cette époque, Provins brillait comme un trésor. Derrière ses remparts et ses tours médiévales, ses ruelles anciennes débordaient de vie. La ville semble suspendue hors du temps, surtout lorsque le brouillard du matin enveloppe les pierres des fortifications. Les foires de Champagne attiraient des marchands venus de toute l’Europe. On croisait des Italiens chargés d’épices, des Flamands vendant des draps, des marchands de fourrures, de cuir, d’étoffes, des cavaliers couverts de poussière et des jongleurs criant au milieu de la foule. Les auberges ne désemplissaient jamais. Les chevaux frappaient les pavés de leurs sabots. On parlait toutes les langues dans les rues de Provins. La ville était riche, puissante, presque magique.

Puis venaient la nuit…

Les torches éclairaient les murailles, les gardes surveillaient les portes de la ville, et dans les tavernes, les voyageurs racontaient des histoires de guerre, de trésors perdus ou de créatures cachées dans les forêts voisines. Car les forêts de Seine-et-Marne ont toujours eu quelque chose de mystérieux.

Puis vint le temps des rois. La Seine-et-Marne porte aussi l’empreinte profonde de la monarchie française.

Non loin des grandes plaines briardes surgit la Château de Vaux-le-Vicomte, silhouette majestueuse posée entre ciel et jardins. Lorsque Nicolas Fouquet, surintendant des finances de Louis XIV, le fit construire au XVIIe siècle, il réunit les plus grands artistes de son temps : l’architecte Le Vau, le peintre Le Brun et le jardinier Le Nôtre. Le château émerveilla tant le jeune roi qu’il inspira plus tard la création de Versailles. On raconte même que cette splendeur précipita la chute de Fouquet, arrêté peu après une fête somptueuse donnée dans ces salons illuminés. Aujourd’hui encore, lorsque les chandelles s’allument au crépuscule et que les jardins s’étirent dans la lumière du soir, Vaux-le-Vicomte conserve quelque chose d’un rêve aristocratique suspendu hors du temps.

Puis il y a le Château de Fontainebleau. Peu de lieux incarnent autant cette rencontre entre nature et pouvoir. Bien avant Versailles, les souverains venaient ici chercher autre chose : le silence des forêts, la chasse, l’air plus libre. 

Des générations de rois y vécurent. François Ier y fit venir des artistes italiens, tel que Rosso Fiorentino et Le Primatice, pour transformer le château en palais de la Renaissance. Et la célèbre galerie François Ier, avec ses boiseries sculptées et ses fresques foisonnantes, est un peu l’héritière indirecte du monde de Léonard de Vinci et de sa relation avec le roi : un roi fasciné par l’Italie, par les arts, par l’humanisme et par l’idée qu’un palais peut devenir une œuvre totale. Plus tard, Henri IV parcourra ces galeries en riant bruyamment avec ses soldats. Et bien des années après, Napoléon Bonaparte y vivra l’un des moments les plus célèbres de sa vie.

Un matin de 1814, dans la cour du château, l’empereur fit ses adieux à sa garde impériale avant de partir en exil. Les soldats pleuraient. Certains embrassaient leurs drapeaux. Napoléon lui-même avait la voix tremblante. Les pierres de Fontainebleau gardent encore le souvenir de cet instant.

Et autour du château s’étend la célèbre Forêt de Fontainebleau, vaste mer de sable, de rochers et de futaies. Depuis longtemps, elle fascine autant les promeneurs que les artistes. Au XIXe siècle, les peintres de l’école de Barbizon y installèrent leurs chevalets pour saisir les variations de lumière entre les chênes et les pins. Les sentiers serpentent entre les chaos rocheux, les bruyères et les clairières silencieuses où l’on entend parfois seulement le vent dans les branches.

Mais la Seine-et-Marne ne connut pas seulement les fastes des rois. Elle connut aussi la peur.

Pendant la guerre de Cent Ans, les villages furent pillés. Les récoltes brûlaient. Les habitants se cachaient dans les bois ou derrière les murailles. Puis, des siècles plus tard, en 1914, la Première Guerre mondiale transforma encore la région, puis 39-45.

Les routes furent envahies de soldats.

Des colonnes entières traversaient les villages sous la pluie. Les habitants voyaient passer les chevaux, les canons, les hommes épuisés couverts de boue. La bataille de la Marne éclata tout près. Le grondement des combats faisait trembler les fenêtres.

Pourtant, malgré les guerres, malgré les famines, les habitants reconstruisaient toujours. C’est peut-être cela, l’âme de la Seine-et-Marne : une force tranquille.

À l’est, les paysages s’étendent, traversés par la Marne et les grandes plaines céréalières. Et puis il y a des lieux plus discrets : le village de Barbizon, les bords du Grand Morin, les petits chemins autour de Moret-sur-Loing où peignait Sisley, les fermes briardes aux cours fermées et aux murs couleur de craie.

Les familles vivaient souvent ensemble dans de grandes maisons rurales. On élevait des poules, des lapins, parfois une vache. Les enfants aidaient très tôt aux travaux des champs.
Après les longues journées de travail, on se retrouvait près du feu.
On racontait des histoires.
Des histoires de loups aperçus dans les bois.
De fantômes errant près des moulins.
De trésors cachés sous les vieilles pierres.

Et, on mangeait.

La gastronomie locale porte elle aussi cette identité rurale et généreuse. Impossible d’évoquer la Seine-et-Marne sans parler du Brie de Meaux et du Brie de Melun, dont les saveurs puissantes racontent à elles seules les pâturages briards. Sur les tables apparaissaient autrefois les potées épaisses, les volailles fermières, les tartes rustiques et les pains cuits dans les fours communaux. Dans certaines familles, on prépare encore les “niflettes“, petites tartelettes sucrées parfumées à la fleur d’oranger, dégustées à l’automne.
À Provins, on cultivait aussi une rose ancienne rapportée des croisades. Cette rose parfumait des confitures, des sirops et même des bonbons que l’on dégustait lors des fêtes.

Le parler briard, lui, a laissé quelques traces dans les campagnes. On y retrouvait des mots venus de l’ancien français, des expressions paysannes parfois rugueuses mais imagées. Les anciens parlaient encore du “clos” pour désigner un petit terrain, ou lançaient un “à tantôt” traînant qui semblait ralentir le temps lui-même.

Quand quelqu’un faisait un grand repas entre amis, on disait qu’il “faisait ribote“. Un enfant turbulent devenait un “galapia“. Lorsqu’un orage approchait, un ancien lançait parfois : “V’là l’temps qui s’brouille…“. Et si jamais on passe un instant ennuyeux avec un “Gouape” on dira : “Ça m’broute“.

Et puis il y a les légendes.

Dans les profondeurs de la forêt de Fontainebleau, certains racontaient autrefois l’histoire du Grand Veneur. Les nuits de brouillard, disait-on, un chasseur fantomatique traversait les allées forestières avec sa meute invisible. Ceux qui entendaient ses chiens hurler dans les bois savaient qu’un malheur approchait. D’autres prétendaient apercevoir, entre les rochers, des formes mouvantes au crépuscule, comme si la forêt gardait encore la mémoire de cultes très anciens.

La Seine-et-Marne est peut-être cela, au fond : un territoire discret, immense, traversé de silences, où la campagne n’a jamais complètement disparu malgré la proximité de Paris. Une terre de blé et de forêts, de pierres royales et de chemins oubliés, où l’histoire de France semble encore marcher doucement entre les arbres.

L’histoire du Grand Veneur

Dans la forêt de Fontainebleau, au sud de Paris, rôde un spectre dont les apparitions glacent d’effroi, bien qu’il se révèle plutôt pacifique. La première manifestation officielle de celui qu’on a appelé « le Grand Veneur » (terme signifiant « chasseur ») date de 1598, mais il serait également apparu à Napoléon la veille de son abdication en 1814, ou encore à Louis XVI, peu avant son exécution. Si ces légendes ont le moindre fondement, il faut s’attacher, aux sources contemporaines des premiers témoignages, car la tendance est forte d’en rajouter ensuite constamment, sur le mode de la légende urbaine. 

Selon la première apparition, le 8 septembre 1598, lors d’une chasse royale en forêt de Fontainebleau, près du château dont il fit sa résidence privilégiée, le roi Henri IV entend tout à coup les jappements d’une meute de chiens et le son d’un cor de chasse. Il ordonne au comte de Soissons d’aller en éclaireur à la rencontre des importuns qui osent chasser sur son territoire. Celui-ci s’en va avec crainte, car il pressent quelque événement à caractère surnaturel, puis il revient et déclare : « Sire, je n’ai rien pu voir, mais j’entends comme vous la voix des chiens et le son du cor. » « Ce n’est donc qu’une illusion », conclut le roi. À cet instant, le chasseur noir apparaît sur son cheval au milieu des arbres et lance : « Vous vouliez me voir, me voici ! » 

Les nuits de brouillard, certains voyageurs auraient entendu un cheval galoper dans les bois sans jamais voir l’animal. Puis apparaissait une silhouette sombre, silencieuse, traversant les arbres avant de disparaître entre les rochers. On disait que ce cavalier était l’esprit d’un seigneur mort pendant une chasse royale.

Une vieille histoire raconte aussi qu’un bûcheron voulut suivre le fantôme pour découvrir un trésor caché dans la forêt. Il marcha toute la nuit derrière la silhouette noire. Encore et encore. Quand le soleil se leva enfin, il se trouvait exactement à l’endroit d’où il était parti.
Et ses cheveux étaient devenus blancs.
Aujourd’hui encore, la Seine-et-Marne garde des lieux où l’on sent battre le cœur du passé.