Une terre où l’on avance comme on tisse un fil : l’Aube
Il existe des terres qui ne cherchent pas à séduire au premier regard. Elles se révèlent, dans la lumière pâle des matins de plaine, dans le silence des champs labourés et dans la patience des saisons. L’Aube est de celles-là : une Champagne intérieure, moins tapageuse que ses vignobles célèbres, mais traversée par une histoire profonde, tissée de travail, de guerre et de savoir-faire.
Au Moyen Âge déjà, cette région est un carrefour. Les foires de Champagne font circuler les hommes et les marchandises, mais aussi les langues et les idées. On y croise des marchands venus d’Italie, des drapiers flamands, des paysans et journaliers qui regardent passer ce monde avec une forme de distance respectueuse. Dans les campagnes, on vit simplement. On dit parfois ici qu’“être de bon pays”, c’est savoir tenir sans se plaindre. Une expression ancienne, qui résume bien l’esprit de ces terres où l’on endure plus qu’on ne raconte.
Dans les villages, les maisons sont basses, les gestes répétés, et la vie rythmée par les saisons. Le blé, la vigne, les bêtes. Et puis, au fil des siècles, une activité va transformer profondément le territoire, en ville et dans les villages : la bonneterie.
À Troyes, les ruelles médiévales en forme de “bouchon de champagne” résonnent longtemps du bruit des ateliers. On y travaille le fil, la maille, la laine. Les bonnetiers qui pratiquent la “bo’ Ntrie“, tracent une autre carte de la ville, invisible, mais essentielle. Les mains s’activent tôt le matin, le mari travaille le tissage, la femme coud, souvent dans des maisons étroites où la lumière entre parcimonieusement. Ici, on dit encore parfois “ça ne fait pas plier la vigne” pour dire que les difficultés ne brisent pas un homme. Une manière de rester droit, même quand la vie serre un peu trop fort.
Mais l’Aube n’est pas seulement une terre de labeur silencieux. Elle est aussi une terre de passage, de traversée.
Sous l’Empire, les grandes campagnes de Napoléon font vibrer ces plaines. Les routes voient passer soldats, canons, convois épuisés. On raconte encore que certaines fermes de campagne ont gardé la mémoire de ces nuits où “prendre une trempe” n’était pas une image, mais une réalité de guerre et de réquisitions. Le bruit des sabots, les ordres secs, et puis le silence après le départ et parfois la mort, la faim, les épidémies. Dans certains villages le passage de la campagne de France laisse des familles entières en deuil et le cimetière accueille les cérémonies tous les jours…
Et pourtant, au cœur de cette rudesse, la vie continue toujours autour des gestes essentiels. Dans les auberges, on sert une cuisine simple et robuste : l’andouillette de Troyes, forte et franche, le chaource crémeux posé sur du pain de campagne, les pommes des vergers voisins, et les biscuits roses qui accompagnent parfois un verre de champagne des coteaux proches ou un verre de rouge. Ici, la table est un partage qui réchauffe et requinque.
Puis la modernité s’installera avec la révolution industrielle, sans effacer totalement ces habitudes anciennes. La ligne de chemin de fer de l’Est sera parmi les premières à traverser le pays avec le Paris–Strasbourg et Paris–Mulhouse. Un besoin stratégique voulu par Napoléon III. L’industrie textile, elle, transformera les ateliers en usine, les ingénieurs troyens feront évoluer les métiers à tisser dans toute l’Europe. Dans certaines rues de Troyes, l’activité des bonnetiers est florissante, avec toutes les petites boutiques autour de la Place des bonnetiers et les usines en pleine expansion. En 1860 a lieu à Troyes une grande exposition industrielle consacrant le rôle de Troyes comme capitale européenne de la maille.
La bonneterie troyenne devient une industrie florissante. Des marques commencent à se structurer, annonçant les grandes entreprises textiles qui feront la renommée de la ville au XXe siècle.
Mais la vie en campagne reste rude et les générations évoluent aussi grâce à l’accès à l’école : sur les registres se perçoit cette évolution avec les signatures qui remplace les croix, le journalier agricole devient ouvrier salarié, les métiers changent, les conditions également…
Et puis il y a les lieux, ceux qui racontent sans parler.
La Basilique Saint-Urbain de Troyes, fine et lumineuse, comme une dentelle de pierre au cœur de la ville. La Cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Troyes, massive et silencieuse, qui traverse les siècles comme une sentinelle. Les églises qui ont survécu aux assauts des deux guerres, les châteaux des seigneurs d’antan. Plus loin, le Parc naturel régional de la Forêt d’Orient, où les lacs et les forêts accueillent les vents et les oiseaux migrateurs, comme une respiration dans un territoire longtemps travaillé. Et la Seine, encore jeune ici, dans son tronçon aubois, qui traverse les villages avec lenteur.
Dans ces paysages, les mots eux-mêmes semblent garder une certaine retenue. On dit “le temps de la vendange” pour parler d’un moment où tout le monde s’y met, où les différences s’effacent derrière le travail collectif. Si vous êtes invités, évitez d’avoir”des bousillons dans les cheveux” et de “cheurler” toute la soirée. Vous risqueriez en quittant les lieux, d’aller “beurdigue-beurdogue”, de “teurbiller” puis de “tourneboile”. *
Ainsi va l’Aube : une terre qui ne se raconte pas en éclat, mais en continuité, de génération en génération. Une terre rude où l’on avance comme on tisse un fil, patiemment, maille après maille, sans jamais perdre entièrement le sens de ce qui relie les choses entre elles.
* Parlers Champenois – Jean Daunay

LA MÈRE, LE FILS ET LE TONNEAU
Autrefois du côté de Vendeuvre-sur-Barse, il y avait une bonne vieille qui vivait avec son fils. Tous deux, évidemment, étaient vignerons. Ils avaient quelques fettes de vigne qui leur permettaient bon an, mal an de joindre « les deux bouts ».
Or donc, il advint qu’entre deux saisons, il fallut faire appel au négociant pour regarnir la cave.
— Mon gachenot, dit la mère, à ç’t’heue faut qu’on paie not’ vin faura donc voèr à point trop boèr, vu que ç’méchon-là i diro que crédit i ost mort.
— Mâ, la mère, j’ons quasiment point goûté not’ vin !
— Saqueurdie, te diros donc qu’j’ons tertout cheurlé ?!!
— Nenie, la mère, j’ons point dit ça ! Mâ, la prochaine futaille on se la paratgera mitan-mitan. On voèra bein qui cheurle le plus !
Le garçon partit au fond de la cave et revint avec un morceau de craie. Puis, consciencieusement, à la lueur de la chandelle, il traça un beau trait horizontal qui partageait le fond du tonneau en deux demi-cercles égaux.
— Te vois, la mère, ç’ost bein fait. Comm’ j’seu bon fils, j’voudros point qu’t’aie la lie Alors j’te vas mett’ un cochet au mitan du trait, comme ça t’auras le haut du tonneau. Pour moè, j’le vas mett’ en bas. Tant pis pour la boue…
Et le gars passe à l’action. La mère, toujours soupçonneuse, surveille attentivement l’ouvrage, s’assurant que les robins sont bien à leur place respective. Enfin satisfaits, ils remontent tous deux au logis. Les jours passent, chacun tirant son vin à son cochet… Mais voilà que par un bel après-midi la mère descend remplir son pichet. Elle allume la chandelle, place son pichet sous le cochet et tourne la clé. Le vin coule… Soudain le liquide s’enroule sur lui-même, le jet faiblit, faiblit ; encore quelques gouttes et puis… plus rien.
— Boudie, mâ, j’ons plus de vin !? Elle n’en croit pas ses yeux. Elle tourne et retourne la clé. Elle secoue le cochet, glisse un glu dans le trou « des fois qui s’ro bouché ». Mais non, rien ne vient, rien ! Elle sonne le tonneau et, surprise, il est encore à demi-plein ! N’y tenant plus elle se baisse, place son pichet sous le robin du bas — celui du fils — et tourne la clé. Le vin jaillit !
Le soir venu, la mère et le fils se mettent à table.
— Dis-donc, la mère, qu’ost-ce qui o, t’o l’air tout chose ?
— Bein v’là. J’va te dire, mon gachenot. L’aut’ jour j’t’ai dit des vilénies. Vu que ç’tantôt, j’seu allé à la cave et… j’ons plus d’vin… et toè t’en o encô !…
— Bein va, ç’ost rein, la mère, j’t’en donnerai du mien, va !
Et depuis ce jour, la bonne vieille est convaincue que c’est elle qui boit le plus. On ne “coupe” plus les tonneaux en deux. Mais… on boit toujours autant.
G. ROY.
Recueillit auprès de Mme veuve Drouilly – CONTE DE VENDEUVRE-SUR-BARSE
Un épisode par Caroline
